La beauté du lac est augmentée par un grand nombre de petites îles qui forment autant de jardins de plaisance dont l'aspect offre de belles masses de verdure au milieu des eaux, parce qu'ils sont remplis d'arbres fruitiers, et bordés de trembles à larges feuilles, dont les plus gros peuvent être embrassés, mais tous d'une hauteur extraordinaire, avec un seul bouquet de branches à leur cime, comme le palmier. Au delà du lac, sur le penchant des montagnes, ce n'est que maisons et jardins de plaisance. La nature semble avoir destiné de si beaux lieux à cet usage; ils sont remplis de sources et de ruisseaux. L'air y est toujours pur, et l'on y a de toutes parts, la vue du lac, des îles et de la ville. Le plus délicieux de tous ces jardins est celui qui porte le nom de Chahlimar, ou jardin du roi. On y entre par un grand canal bordé de gazons, qui a plus de deux cents pas de long, entre deux belles allées de peupliers. Il conduit à un grand cabinet qui est au milieu du jardin, où commence un autre canal bien plus magnifique, qui va tant soit peu en montant jusqu'à l'extrémité du jardin. Ce second canal est pavé de grandes pierres de taille; ses bords sont en talus, de la même pierre; on voit dans le milieu une longue file de jets d'eau, de quinze en quinze pas, sans en compter un grand nombre d'autres qui s'élèvent d'espace en espace, de diverses pièces d'eau rondes, dont il est bordé comme d'autant de réservoirs; il se termine au pied d'un cabinet qui ressemble beaucoup au premier. Ces cabinets, qui sont à peu près en dômes, situés au milieu du canal et entourés d'eau, et par conséquent entre les deux grandes allées de peupliers, ont une galerie qui règne tout autour, et quatre portes opposées les unes aux autres, deux desquelles regardent les allées, avec deux ponts pour y passer, et les deux autres donnent sur les canaux opposés. Chaque cabinet est composé d'un grand salon, au milieu de quatre chambres qui en font les quatre coins. Tout est peint ou doré dans l'intérieur, et parsemé de sentences en gros caractères persans. Les quatre portes sont très-riches; elles sont faites de grandes pierres, et soutenues par des colonnes tirées des anciens temples d'idoles que Schah-Djehan fit ruiner. On ignore également la matière et le prix de ces pierres; mais elles sont plus belles que le marbre et le porphyre.
Bernier décide hardiment qu'il n'y a pas de pays au monde qui renferme autant de beautés que le royaume de Cachemire dans une si petite étendue. «Il mériterait, dit-il, de dominer encore toutes les montagnes qui l'environnent jusqu'à la Tartarie, et tout l'Indoustan jusqu'à l'île de Ceylan. Telles étaient autrefois ses bornes. Ce n'est pas sans raison que les Mogols lui donnent le nom de paradis terrestre des Indes, et que l'empereur Akbar employa tant d'efforts pour l'enlever à ses rois naturels. Djehan-Ghir, son fils et son successeur, prit tant de goût pour cette belle portion de la terre, qu'il ne pouvait en sortir, et qu'il déclarait quelquefois que la perte de sa couronne le toucherait moins que celle de Cachemire; aussi, lorsque nous y fûmes arrivés, tous les beaux esprits mogols s'efforcèrent d'en célébrer les agrémens par diverses pièces de poésie, et les présentaient à l'empereur, qui les récompensait noblement.»
Les Cachemiriens passent pour les plus spirituels, les plus fins et les plus adroits de tous les peuples de l'Inde. Avec autant de disposition que les Persans pour la poésie et pour toutes les sciences, ils sont plus industrieux et plus laborieux; ils font des palekis, des bois de lit, des coffres, des écritoires, des cassettes, des cuillères et diverses sortes de petits ouvrages que leur beauté fait rechercher dans toutes les Indes; ils y appliquent un vernis, et suivent et contrefont si adroitement les veines d'un certain bois qui en a de fort belles, en y appliquant des filets d'or, qu'il n'y a rien de plus joli. Mais ce qu'ils ont de particulier, et qui leur attire des sommes considérables d'argent par le commerce, est cette prodigieuse quantité de schalls qu'ils fabriquent, et auxquels ils occupent jusqu'à leurs enfans. Ce sont des pièces d'étoffe d'une aune et demie de long sur une de large, qui sont brodées au métier par les deux bouts. Les Mogols, la plupart des Indiens de l'un et de l'autre sexe les portent en hiver sur leur tête, repassées comme un manteau par-dessus l'épaule gauche. On en distingue deux sortes, les uns de laine du pays, qui est plus fine et plus délicate que celle d'Espagne; les autres d'une laine, ou plutôt d'un poil qu'on nomme touz, et qui se prend sur la poitrine des chèvres sauvages du grand Thibet. Les schalls de cette seconde espèce sont beaucoup plus chers que les autres; il n'y a point de castors qui soit si mollet ni si délicat; mais, sans un soin continuel de les déplier et de les éventer, les vers s'y mettent facilement. Les omhras en font faire exprès qui coûtent jusqu'à cent cinquante roupies, au lieu que les plus beaux de laine du pays ne passent jamais cinquante. Bernier remarquant, sur les schalls, que les ouvriers de Patna, d'Agra et de Lahor, ne parviennent jamais à leur donner le moelleux et la beauté de ceux de Cachemire, ajoute que cette différence est attribuée à l'eau du pays, comme on fait à Masulipatan ces belles chites, ou toiles peintes au pinceau, qui deviennent plus belles en les lavant.
On vante aussi les Cachemiriens pour la beauté du sang; ils sont communément aussi bien faits qu'on l'est en Europe, sans rien tenir du visage des Tartares, ni de ce nez écrasé, et de ces petits yeux de porc, qui sont le partage des habitans de Kachgar et du grand Thibet. Les femmes de Cachemire sont si distinguées par leur beauté, que la plupart des étrangers qui arrivent dans l'Indoustan cherchent à s'en procurer, dans l'espérance d'en avoir des enfans plus blancs que les Indiens, et qui puissent passer pour vrais Mogols.
«Certainement, dit Bernier, si l'on peut juger de la beauté des femmes cachées et retirées par celles du menu peuple qu'on rencontre dans les rues et qu'on voit dans les boutiques, on doit croire qu'il y en a de très-belles. À Lahor, où elles sont en renom d'être de belle taille, menues de corps, et les plus belles brunes des Indes, comme elles le sont effectivement, je me suis servi d'un artifice ordinaire aux Mogols, qui est de suivre quelque éléphant, principalement quelqu'un de ceux qui sont richement harnachés; car aussitôt qu'elles entendent ces deux sonnettes d'argent, qui leur pendent des deux côtés, elles mettent toutes la tête aux fenêtres. Je me suis servi à Cachemire du même artifice, et d'un autre encore qui m'a bien mieux réussi. Il était de l'invention d'un vieux maître d'école que j'avais pris pour m'aider à entendre un poëte persan: il me fit acheter quantité de confitures; et comme il était connu et qu'il avait l'entrée partout, il me mena dans plus de quinze maisons, disant que j'étais son parent, nouveau venu de Perse, et que j'étais riche et à marier. Aussitôt que nous entrions dans une maison, il distribuait mes confitures aux enfans; et incontinent tout accourait autour de nous, femmes et filles, grandes et petites, pour en attraper leur part, ou pour se faire voir. Cette folle curiosité ne laissa pas de me coûter quelques roupies; mais aussi je ne doutai plus que dans Cachemire il n'y eût d'aussi beaux visages qu'en aucun lieu de l'Europe.»
Dans plusieurs occasions que Bernier eut de visiter diverses parties du royaume, il fit quelques observations qu'il joint à son récit. Danech-Mend-Khan, son nabab, l'envoya un jour avec deux cavaliers pour escorte à une des extrémités du royaume, à trois petites journées de la capitale, pour visiter une fontaine à laquelle on attribuait des propriétés merveilleuses. Pendant le mois de mai, qui est le temps où les neiges achèvent de se fondre, elle coule et s'arrête régulièrement trois fois le jour, au lever du soleil, sur le midi et sur le soir; son flux est ordinairement d'environ trois quarts d'heure: il est assez abondant pour remplir un réservoir carré de dix ou douze pieds de largeur, et d'autant de profondeur. Ce phénomène dure l'espace de quinze jours, après lesquels son cours devient moins réglé, moins abondant, et s'arrête tout-à-fait vers la fin du mois, pour ne plus paraître de toute l'année, excepté pendant quelque grande et longue pluie, qu'il recommence sans cesse et sans règle comme celui des autres fontaines. Bernier vérifia cette merveille par ses yeux. Les Gentous ont sur le bord du réservoir un petit temple d'idoles, où ils se rendent de toutes parts, pour se baigner dans une eau qu'ils croient capable de les sanctifier; ils donnent plusieurs explications fabuleuses à son origine. Pendant cinq ou six jours, Bernier s'efforça d'en trouver de plus vraisemblables. Il considéra fort attentivement la situation de la montagne. Il monta jusqu'au sommet avec beaucoup de peine, cherchant et examinant de tous côtés; il remarqua qu'elle s'étend en long du nord au midi; qu'elle est séparée des autres montagnes, qui ne laissent pas d'en être fort proches; qu'elle est en forme de dos d'âne; que son sommet, qui est très-long, n'a guère plus de cent pas dans sa plus grande largeur; qu'un de ses côtés, qui n'est couvert que d'herbes vertes, est exposé au soleil levant; mais que d'autres montagnes opposées n'y laissent tomber ses rayons que vers huit heures du matin; enfin que l'autre côté, qui regarde le couchant, est couvert d'arbres et de buissons. Après ces observations, il se mît en état de rendre compte à Danech-Mend d'une singularité dont il cessa d'admirer la cause.
«Tout cela considéré, dit-il, je jugeai que la chaleur du soleil, avec la situation particulière et la disposition intérieure de la montagne, était la cause du miracle; que le soleil du matin, venant à donner sur le côté qui lui est opposé, l'échauffe et fait fondre une partie des eaux gelées qui se sont insinuées dans la terre en hiver, pendant que tout est couvert de neiges; que ces eaux, venant à pénétrer et coulant peu à peu vers le bas jusqu'à certaines couches ou tables de roches vives qui les retiennent et les conduisent vers la fontaine, produisent le flux du midi; que le même soleil, s'élevant au midi, et quittant ce côté qui se refroidit, pour frapper comme à plomb sur le sommet qu'il échauffe, fait encore fondre des eaux gelées qui descendent peu à peu comme les autres, mais par d'autres circuits jusqu'aux mêmes couches de roches, et font le flux du soir; et qu'enfin le soleil, échauffant aussi le côté occidental, produit le même effet, et cause le troisième flux, c'est-à-dire celui du matin. Il est plus lent que les deux autres, soit parce que ce côté occidental est éloigné de l'oriental, où est la fontaine, soit parce qu'étant couvert de bois, il s'échauffe moins vite, ou peut-être à cause du froid de la nuit. Toutes ces circonstances, ajoute Bernier, favorisent cette supposition.»
En revenant de cette fontaine, qui se nomme Send-brary, il se détourna un peu du chemin pour se procurer la vue d'Achiavel, maison de plaisance des anciens rois de Cachemire; sa principale beauté consiste dans une source d'eau vive qui se disperse par-dehors autour du bâtiment et dans les jardins, par un très-grand nombre de canaux; elle sort de terre en jaillissant du fond d'un puits avec une violence, un bouillonnement et une abondance si extraordinaires, qu'elle mériterait le nom de rivière plutôt que celui de fontaine. L'eau est d'une beauté singulière, et si froide, qu'à peine y peut-on tenir la main. Le jardin, qui est composé de belles allées de toutes sortes d'arbres fruitiers, offre pour ornement quantité de jets d'eau de diverses formes, des réservoirs pleins de poissons, et particulièrement une cascade fort haute, qui forme une grande nappe de trente ou quarante pas de longueur, dont l'effet est encore plus admirable pendant la nuit, lorsqu'on a mis par dessous la nappe une infinité de lampions, qui, s'ajustant dans les petites niches du mur, font une curieuse illumination. D'Achiavel, Bernier ne craignit pas de se détourner encore pour visiter un autre jardin royal, dans lequel on trouve les mêmes agrémens; mais l'on y voit un canal rempli de poissons qui viennent lorsqu'on les appelle, et dont les plus grands ont au nez des anneaux d'or avec des inscriptions. On attribue cette singularité à la fameuse Nour-Mehallé, épouse favorite de Djehan-Ghir, aïeul d'Aureng-Zeb.
Danech-Mend, fort satisfait du récit de Bernier, lui fit entreprendre un autre voyage pour aller voir un miracle si certain, qu'il se promettait de voir Bernier bientôt converti au mahométisme. «Va-t'en, lui dit-il, à Baramoulay. Tu y trouveras le tombeau d'un de nos fameux pires ou saints derviches, qui fait des miracles continuels pour la guérison des malades qui s'y rassemblent de toutes parts. Peut-être ne croiras-tu rien de toutes ces opérations miraculeuses que tu pourras voir; mais tu ne résisteras pas à l'évidence de celle qui se renouvelle tous les jours, et qui se fera devant tes yeux. Tu verras une grosse pierre ronde que l'homme le plus fort peut à peine soulever, et que onze dervis néanmoins, après avoir adressé leur prière au saint, enlèvent comme une paille, du seul bout de leurs onze doigts.» Bernier se mit en chemin avec son escorte ordinaire; il se rendit à Baramoulay, et trouva le lieu assez agréable; la mosquée est bien bâtie, et les ornemens ne manquent point au tombeau du saint. Il y avait tout autour quantité de pèlerins qui se disaient malades; mais on voyait près de la mosquée une cuisine, avec de grandes chaudières pleines de chair et de riz fondées par le zèle des dévots, que Bernier prit pour l'aimant qui attirait les malades, et pour le miracle qui les guérissait.
D'un autre côté, étaient le jardin et les chambres des mollahs, qui passent là doucement leur vie à l'ombre de la sainteté miraculeuse du pire qu'ils ne manquent pas de vanter. Toujours malheureux, dit-il, dans les occasions de cette nature, il ne vit faire aucun miracle pendant le séjour qu'il fit à Baramoulay; mais onze mollahs formant un cercle bien serré, et vêtus de leurs cabayes ou longues robes, qui ne permettaient pas de voir comment ils prenaient la pierre, la levèrent en effet, en assurant tous qu'ils ne la tenaient que du bout de l'un de leurs doigts, et qu'elle était aussi légère qu'une plume. Bernier, qui ouvrait les yeux, et qui regardait de fort près, s'apercevait assez qu'ils faisaient beaucoup d'efforts, et croyait remarquer qu'ils joignaient le pouce aux doigts. Cependant il n'osa se dispenser de crier karamet! karamet! c'est-à-dire miracle! miracle! avec les mollahs et tous les assistans; mais il donna en même temps une roupie aux mollahs, en leur demandant la grâce d'être un des onze qui soulèveraient la pierre. Une seconde roupie qu'il leur jeta, jointe à la persuasion qu'il affectait de la vérité du miracle, les disposa, quoique avec peine, à lui céder une place. Ils s'imaginèrent apparemment que dix d'entre eux, unis ensemble, suffiraient pour lever le fardeau, quand même il n'y contribuerait que fort peu; et qu'en se rangeant avec adresse et se serrant, ils pourraient l'empêcher de s'apercevoir de rien. Cependant ils furent bien trompés lorsque la pierre, que Bernier ne voulut soutenir que du bout du doigt, pencha visiblement de son côté. Tout le monde le regardant d'un fort mauvais œil, il ne laissa pas de crier karamet, et de jeter encore une roupie, dans la crainte de se faire lapider; mais, après s'être retiré tout doucement, il se hâta de monter à cheval et de s'éloigner.