En passant il observa cette fameuse ouverture qui donne passage à toutes les eaux du royaume; ensuite il quitta le chemin pour s'approcher d'un grand lac, dont la vue l'avait frappé de loin, et par lequel passe la rivière qui descend à Baramoulay. Il est plein de poissons, surtout d'anguilles, et couvert de canards, d'oies sauvages, et de plusieurs sortes d'oiseaux de rivière. Le gouverneur du pays y vient prendre en hiver le divertissement de la chasse. On voit au milieu de ce lac un ermitage, avec son petit jardin qui, à ce qu'on dit, flotte sur l'eau. On ajoute à ce récit qu'un ancien roi de Cachemire fit construire l'un et l'autre sur de grosses poutres qui soutiennent depuis long-temps ce double fardeau.
De là Bernier visita une fontaine qui ne lui parut pas moins singulière. Elle bouillonne doucement; monte avec une sorte d'impétuosité; forme de petites bulles remplies d'eau, et amène à la superficie un sable très-fin, qui retourne comme il est venu, parce qu'un moment après, l'eau s'arrête et cesse de bouillonner: mais ensuite elle recommence le même mouvement avec des intervalles qui ne sont pas réglés. On prétend que la principale merveille est que le moindre bruit qu'on fasse en parlant ou en frappant du pied contre terre agite l'eau et produit le bouillonnement. Cependant Bernier vérifia que le bruit de la voix et le mouvement des pieds n'y changeaient rien, et que dans le plus grand silence le phénomène se renouvelait avec les mêmes circonstances.
Après avoir considéré cette fontaine, il entra dans les montagnes pour y voir un grand lac, où la glace se conserve en été. Les vents en abattent les monceaux, les dispersent, les rejoignent et les rétablissent comme dans une petite mer glaciale. Il passa de là dans un lieu qui se nomme Sengsa-fed, c'est-à-dire pierre blanche, où l'on voit pendant l'été une abondance naturelle de fleurs qui forment un charmant parterre. On a remarqué dans tous les temps, que, lorsqu'il s'y rend beaucoup de monde et qu'on y fait assez de bruit pour agiter l'air, il y tombe aussitôt une grosse pluie. Bernier assure que Schah-Djehan fut menacé d'y périr à son arrivée; ce qui s'accorde, dit-il, avec le récit de l'ermite de Pire-Pendjal.
Il pensait à visiter une grotte de congélations merveilleuses, qui est à deux journées du même lieu, lorsqu'il reçut avis que Danech-Mend commençait à s'inquiéter de son absence. Il regretta beaucoup de n'avoir pu tirer tous les éclaircissemens qu'il aurait désirés sur les montagnes voisines.
Les marchands du pays vont tous les ans, de montagne en montagne, amassant ces laines fines qui leur servent à faire des schalls; et ceux qu'il consulta l'assurèrent qu'entre les montagnes qui dépendent de Cachemire, on rencontre de fort beaux endroits. Ils en vantaient un qui paie son tribut en cuirs et en laine que le gouverneur envoie lever chaque année, et où les femmes sont belles, chastes et laborieuses. On lui parla d'un autre plus éloigné de Cachemire, qui paie aussi son tribut en cuirs et en laines, et qui offre de petites plaines fertiles et d'agréables vallons remplis de blé, de riz, de pommes, de poires, d'abricots, de melons, et même de raisin, dont il se fait des vins excellens. Les habitans se fiant sur ce que le pays est de très-difficile accès, ont quelquefois refusé le tribut; mais on a toujours trouvé le moyen d'y entrer et de les réduire. Bernier apprit des mêmes marchands qu'entre des montagnes encore plus éloignées qui ne dépendent plus du royaume de Cachemire, il se trouve d'autres contrées fort agréables, peuplées d'hommes blancs et bien faits, mais qui ne sortent jamais de leur patrie. Un vieillard, qui avait épousé une fille de l'ancienne maison des rois de Cachemire, lui raconta que, dans le temps que Djehan-Ghir avait fait rechercher tous les restes de cette malheureuse race, la crainte de tomber entre ses mains l'avait fait fuir avec trois domestiques au travers des montagnes, sans savoir où il allait; qu'après avoir erré dans cette solitude, il s'était trouvé dans un fort bon canton, où les habitans, ayant appris sa naissance, l'avaient reçu avec beaucoup de civilités, et lui avaient fait des présens; que, mettant le comble à leurs bons procédés, ils lui avaient amené quelques-unes de leurs plus belles filles, le priant d'en choisir une, parce qu'ils souhaitaient d'avoir de son sang; qu'étant passé dans un autre canton peu éloigné, on ne l'avait pas traité avec moins de considération; mais que les habitans lui avaient amené leurs propres femmes, en lui disant que leurs voisins avaient manqué d'esprit lorsqu'ils n'avaient pas considéré que son sang ne demeurerait pas dans leur maison, puisque leurs filles emporteraient l'enfant avec elles dans celle de l'homme qu'elles épouseraient.
D'autres informations ne laissèrent aucun doute à Bernier que le pays de Cachemire ne touchât au petit Thibet. Quelques années auparavant, les divisions de la famille royale du petit Thibet avaient porté un des prétendans à la couronne à demander secrètement le secours du gouverneur de Cachemire, qui, par l'ordre de Schah-Djehan, l'avait établi dans cet état, à condition de payer au Mogol un tribut annuel en cristal, en musc et en laines. Ce roitelet ne put se dispenser de venir rendre son hommage à Aureng-Zeb pendant que la cour était à Cachemire; et Danech-Mend, curieux de l'entretenir, lui donna un jour à dîner. Bernier lui entendit raconter que, du côté de l'orient, son pays confinait avec le grand Thibet; qu'il pouvait avoir trente à quarante lieues de largeur, qu'à l'exception d'un peu de cristal, de musc et de laine, il était fort pauvre; qu'il n'y avait point de mines d'or, comme on le publiait; mais que, dans quelques parties, il produisait de fort bons fruits, surtout d'excellens melons; que les neiges y rendaient l'hiver fort long et fort rude; enfin que le peuple, autrefois idolâtre, avait embrassé la secte persane du mahométisme. Le roi du petit Thibet avait un si misérable cortége, que Bernier ne l'aurait jamais pris pour un souverain.
Il y avait alors dix-sept ou dix-huit ans que Schah-Djehan avait entrepris d'étendre ses conquêtes dans le grand Thibet, à l'exemple des anciens rois de Cachemire. Après quinze jours d'une marche très-difficile et toujours entre des montagnes, son armée s'était saisie d'un château; il ne lui restait plus qu'à passer une rivière extrêmement rapide pour aller droit à la capitale qu'il aurait facilement emportée, car tout le royaume était dans l'épouvante; mais, comme la saison était fort avancée, le général mogol, appréhendant d'être surpris par les neiges, avait pris le parti de revenir sur ses pas, après avoir laissé quelques troupes dans le château dont il s'était mis en possession. Cette garnison, effrayée par l'ennemi, ou pressée par la disette des vivres, avait repris bientôt le chemin de Cachemire, ce qui avait fait perdre au général le dessein de recommencer l'attaque au printemps.
Le roi du grand Thibet apprenant qu'Aureng-Zeb était à Cachemire, se crut menacé d'une nouvelle guerre. Il lui envoya un ambassadeur avec des présens du pays, tels que du cristal, des queues de certaines vaches blanches et fort précieuses, quantité de musc, et du jachen, pierre d'un fort grand prix. Ce jachen est une pierre verdâtre, avec des veines blanches, et qui est si dure, qu'on ne la travaille qu'avec la poudre de diamant. On en fait des tasses et d'autres vases, enrichis de filets d'or et de pierreries. Le cortége de l'ambassadeur était composé de quatre cavaliers, et de dix ou douze grands hommes secs et maigres, avec trois ou quatre poils de barbe, comme les Chinois, et de simples bonnets rouges; le reste de leur habillement était proportionné. Quelques-uns portaient des sabres, mais le reste marchait sans armes à la suite de leur chef. Ce ministre ayant traité avec Aureng-Zeb, lui promit que son maître ferait bâtir une mosquée dans sa capitale, qu'il lui paierait un tribut annuel, et que désormais il ferait marquer sa monnaie au coin mogol; mais on était persuadé, ajoute Bernier, qu'après le départ d'Aureng-Zeb, ce prince ne ferait que rire du traité, comme il avait déjà fait de celui qu'il avait autrefois conclu avec Schah-Djehan.
L'ambassadeur avait amené un médecin qui se disait du royaume de Lassa, et de la tribu des lamas, qui est celle des prêtres ou des gens de lois du pays, comme celle des bramines dans les Indes, avec cette différence, que les bramines n'ont point de pontife, et que ceux de Lassa en reconnaissent un, qui est honoré dans toute la Tartarie comme une espèce de divinité. Ce médecin avait un livre de recettes qu'il refusa de vendre à Bernier, et dont les caractères avaient, de loin, quelque air des nôtres. Bernier le pria d'en écrire l'alphabet, mais il écrivait si lentement, et son écriture était si mauvaise en comparaison de celle du livre, qu'il ne donna pas une haute idée de son savoir. Il était fort attaché à la métempsycose, dont il expliquait la doctrine avec beaucoup de fables. Bernier lui rendit une visite particulière, avec un marchand de Cachemire qui savait la langue du Thibet, et qui lui servit d'interprète. Il feignit de vouloir acheter quelques étoffés que le médecin avait apportées pour les vendre, et sous ce prétexte il lui fit diverses questions dont il tira peu d'éclaircissement. Il en recueillit néanmoins que le royaume du grand Thibet était un misérable pays, couvert de neige pendant cinq mois de l'année, et que le roi de Lassa était souvent en guerre avec les Tartares: mais il ne put savoir de quels Tartares il était question.
Il n'y avait pas vingt ans, suivant le témoignage de tous les Cachemiriens, qu'on voyait partir chaque année de leur pays plusieurs caravanes, qui, traversant toutes ces montagnes du grand Thibet, pénétraient dans la Tartarie, et se rendaient, dans l'espace d'environ trois mois, au Cathay, malgré la difficulté des passages, surtout de plusieurs torrens très-rapides qu'il fallait traverser sur des cordes tendues d'un rocher à l'autre. Elles rapportaient du musc, du bois de Chine, de la rhubarbe et du mamiron, petite racine excellente pour les yeux. En repassant par le grand Thibet, elles se chargeaient aussi des marchandises du pays, c'est-à-dire de musc, de cristal et de jachen, mais surtout de quantité de laines très-fines; les unes de brebis, les autres qui se nomment touz, et qui approchent plutôt, comme on l'a déjà remarqué, du poil de castor que de la laine. Depuis l'entreprise de Schah-Djehan, le roi du Thibet avait fermé ce chemin, et ne permettait plus l'entrée de son pays du côté de Cachemire. Les caravanes, ajoute Bernier, partent actuellement de Patna sur le Gange, pour éviter ses terres, et, les laissant à gauche, elles se rendent droit au royaume de Lassa. Quelques marchands du pays de Kachegar, situé à l'est du Cachemire, qui vinrent dans la capitale de ce royaume pendant le séjour d'Aureng-Zeb, pour y vendre un grand nombre d'esclaves, confirmèrent à Bernier que, le passage étant fermé par le grand Thibet, ils étaient obligés de prendre par le petit, et qu'ils passaient premièrement par une petite ville nommée Gourtche, la dernière qui dépend de Cachemire, à quatre journées de la capitale. De là, en huit jours de temps, ils allaient à Eskerdou, capitale du petit Thibet, et de là en deux jours à Cheker, petite ville du même pays; elle est située sur une rivière dont les eaux ont une vertu médicinale. En quinze jours, ils arrivaient à une grande forêt qui est sur les confins du petit Thibet, et en quinze autres jours à Kachegar, petite ville qui avait été autrefois la demeure du roi; c'était alors Ierkend, qui est un peu plus au nord à dix journées de Kachegar. Ils ajoutaient que de cette dernière ville au Cathay, il n'y a pas plus de deux mois de chemin, qu'il y va tous les ans des caravanes qui rapportent de toutes les sortes de marchandises nommées plus haut, et qui passent en Perse par l'Ouzbek, comme il y en a d'autres qui du Cathay passent à Patna dans l'Indoustan. Ils disaient encore que de Kachegar pour aller au Cathay, il fallait gagner une ville qui est à huit journées de Coten, la dernière du royaume de Kachegar; que les chemins de Cachemire à Kachegar sont fort difficiles; qu'il y a entre autres un endroit où, dans quelque temps que ce soit, il faut marcher environ un quart de lieue sur la glace. «C'est tout ce que j'ai pu apprendre de ces quartiers-là, observe Bernier; véritablement cela est bien confus et bien peu de chose; mais on trouvera que c'est encore beaucoup, si l'on considère que j'avais affaire à des gens si ignorans, qu'ils ne savent presque donner raison d'aucune chose, et à des interprètes qui, la plupart du temps, ne savent pas faire comprendre les interrogations, ni expliquer la réponse qu'on leur donne.» Observons à notre tour que, depuis le temps de Bernier, nos connaissances sur les pays dont il vient de parler ne se sont pas beaucoup accrues. Il observe, au sujet du royaume de Kachegar, qu'il nomme Kacheguer, que c'est sans doute celui que les cartes françaises appelaient Kascar.