Bernier fit de grandes recherches, à la prière du célèbre Melchisedech Thévenot, pour découvrir s'il ne se trouvait pas de juifs dans le fond de ces montagnes, comme les missionnaires nous ont appris qu'il s'en trouve à la Chine. Quoiqu'il assure que tous les habitans de Cachemire sont Gentous ou Mahométans, il ne laissa pas d'y remarquer plusieurs traces de judaïsme; elles sont fort curieuses, sur le témoignage d'un voyageur tel que Bernier. 1o. C'est qu'en entrant dans ce royaume, après avoir passé la montagne de Pire-Pendjal, tous les habitans qu'il vit dans les premiers villages lui semblèrent juifs à leur port, à leur air; enfin, dit-il, à ce je ne sais quoi de particulier qui nous fait souvent distinguer les nations. Il ne fut pas le seul qui en prit cette idée; un jésuite qu'il ne nomme point, et plusieurs Européens l'avaient eue avant lui. 2o. Il remarqua que parmi le peuple de Cachemire, quoique mahométan, le nom de Moussa, qui signifie Moïse, est fort en usage. 3o. Les Cachemiriens prétendent que Salomon est venu dans leur pays, et que c'est lui qui a coupé la montagne de Baramoulay pour faire écouler les eaux. 4o. Ils veulent que Moïse soit mort à Cachemire; ils montrent son tombeau à une lieue de cette ville. 5o. Ils soutiennent que le très-ancien édifice qu'on voit de la ville sur une haute montagne a été bâti par le roi Salomon, dont il est vrai qu'il porte le nom. On peut supposer, dit Bernier, que, dans le cours des siècles, les juifs de ce pays sont devenus idolâtres, et qu'ensuite ils ont embrassé le mahométisme, sans compter qu'il en est passé un grand nombre en Perse et dans l'Indoustan. Il ajoute qu'il s'en trouve en Éthiopie, et quelques-uns si puissans, que, quinze ou seize ans avant son voyage, un d'entre eux avait entrepris de se former un petit royaume dans des montagnes de très-difficile accès. Il tenait cet événement de deux ambassadeurs du roi d'Éthiopie, qu'il avait vus depuis peu à la cour du Mogol.
Cette ambassade, dont il tira d'autres lumières, paraît mériter d'être reprise d'après lui dans son origine. Le roi d'Éthiopie, étant informé de la révolution qui avait mis Aureng-Zeb sur le trône, conçut le dessein de faire connaître sa grandeur et sa magnificence dans l'Indoustan par une célèbre ambassade. Il fit tomber son choix sur deux personnages qu'il crut capables de répondre à ses vues. Le premier était un marchand mahométan, que Bernier avait vu à Moka, lorsqu'il y était venu d'Égypte par la mer Rouge, et qui s'y trouvait de la part de ce prince pour y vendre quantité d'esclaves, du produit desquels il était chargé d'acheter des marchandises des Indes. «C'est là, s'écrie Bernier, le beau trafic de ce grand roi chrétien d'Afrique!» Le second était un marchand chrétien arménien, marié dans Alep, où il était né, et connu sous le nom de Murat. Bernier l'avait aussi connu à Moka; et, s'étant logé dans la même maison, c'était par son conseil qu'il avait renoncé au voyage d'Éthiopie. Murat venait tous les ans dans cette ville pour y porter le présent que le roi faisait aux directeurs des compagnies d'Angleterre et de Hollande, et pour recevoir d'eux celui qu'ils envoyaient à ce monarque.
La cour d'Éthiopie crut ne rien épargner pour les frais de l'ambassade, en accordant à ses deux ministres trente-deux petits esclaves des deux sexes qu'ils devaient vendre à Moka pour faire le fonds de leur dépense. On leur donna aussi vingt-cinq esclaves choisis, qui étaient la principale partie du présent destiné au grand-mogol; et dans ce nombre, on n'oublia point d'en mettre neuf ou dix fort jeunes pour en faire des eunuques: présent, remarque ironiquement Bernier, fort digne d'un roi, surtout d'un roi chrétien, à un prince mahométan. Ses ambassadeurs reçurent encore pour le grand-mogol quinze chevaux, dont les Indiens ne font pas moins de cas que de ceux d'Arabie, avec une sorte de petite mule dont Bernier admira la peau. «Un tigre, dit-il, n'est pas si bien marqueté, et les alachas, qui sont des étoffes de soie rayées, ne le sont pas avec tant de variété, d'ordre et de proportion.» On y ajouta deux dents d'éléphant d'une si prodigieuse grosseur, que l'homme le plus fort n'en levait pas une sans beaucoup de peine, et une prodigieuse corne de bœuf qui était remplie de civette. Bernier, qui en mesura l'ouverture à Delhy, lui trouva plus d'un demi-pied de diamètre.
Avec ces richesses, les ambassadeurs partirent de Gondar, capitale d'Éthiopie, située dans la province de Dambéa, et se rendirent, après deux mois de marche, par de très-mauvais pays, à Beiloul, port désert, vis-à-vis de Moka. Diverses craintes les avaient empêchés de prendre le chemin ordinaire des caravanes, qui se fait aisément en quarante jours jusqu'à Lakiko, d'où l'on passe à l'île de Mazoua. Pendant le séjour qu'ils firent à Beiloul, pour y attendre l'occasion de traverser la mer Rouge, il leur mourut quelques esclaves. En arrivant à Moka, ils ne manquèrent pas de vendre ceux dont le prix devait fournir à leurs frais; mais leur malheur voulut que cette année les esclaves fussent à bon marché. Cependant, après en avoir tiré une partie de leur valeur, ils s'embarquèrent sur un vaisseau indien pour passer à Surate. Leur navigation fut assez heureuse. Ils ne furent pas vingt-cinq jours en mer; mais ils perdirent plusieurs chevaux et quelques esclaves du présent, avec la précieuse mule, dont ils sauvèrent la peau. En arrivant au port, ils trouvèrent Surate menacé par le fameux brigand Sevagi; et leur maison ayant été pillée et brûlée avec le reste de la ville, ils ne purent sauver que leurs lettres de créance, quelques esclaves malades, leurs habits à l'éthiopienne, qui ne furent enviés de personne, la peau de mule, dont le vainqueur fit peu de cas, et la corne de bœuf, qui était déjà vide de civette. Ils exagérèrent beaucoup leurs pertes; mais les Indiens, naturellement malins, qui les avaient vus arriver sans provisions, sans argent et sans lettres de change, prétendirent qu'ils étaient fort heureux de leur aventure, et qu'ils devaient s'applaudir du pillage de Surate, qui leur avait épargné la peine de conduire à Delhy leur misérable présent, et qui leur fournissait un prétexte pour implorer la générosité d'autrui. En effet, le gouverneur de Surate les nourrit quelque temps, et leur fournit de l'argent et des voitures pour continuer leur voyage. Adrican, chef du comptoir hollandais, leur donna pour Bernier une lettre de recommandation que Murat lui remit, sans savoir qu'il fût son ancienne connaissance de Moka. Ils se reconnurent, ils s'embrassèrent, et Bernier lui promit de le servir à la cour; mais cette entreprise était difficile. Comme il ne leur restait du présent qu'ils avaient apporté que leur peau de mule et la corne de bœuf, et qu'on les voyait dans les rues sans palekis et sans chevaux, avec une suite de sept ou huit esclaves nus, ou qui n'avaient pour tout habillement qu'une mauvaise écharpe bridée entre les cuisses, et un demi-linceul sur l'épaule gauche, passé sous l'aisselle droite en forme de manteau d'été, on ne les prenait que pour de misérables vagabonds qu'on n'honorait pas d'un regard. Cependant Bernier représenta si souvent la grandeur de leur maître à Danech-Mend, ministre des affaires étrangères, que ce seigneur leur fit obtenir une audience d'Aureng-Zeb. On leur donna, suivant l'usage, une veste de brocart avec une écharpe de soie brodée, et le turban. On pourvut à leur subsistance; et l'empereur, les dépêchant bientôt avec plus d'honneurs qu'ils ne s'y étaient attendus, leur fit pour eux-mêmes un présent de six mille roupies. Celui qu'ils reçurent pour leur maître consistait dans un serapah, ou veste de brocart, fort riche, deux grands cornets d'argent doré, deux timbales d'argent, un poignard couvert de rubis, et la valeur d'environ vingt mille francs en roupies d'or ou d'argent, pour faire voir de la monnaie au roi d'Éthiopie, qui n'en a point dans ses états; mais on n'ignorait pas que cette somme ne sortirait pas de l'Indoustan, et qu'ils en achèteraient des marchandises des Indes.
Pendant le séjour qu'ils firent à Delhy, Danech-Mend, toujours ardent à s'instruire, les faisait venir souvent en présence de Bernier, et s'informait de l'état du gouvernement de leur pays. Ils parlaient de la source du Nil, qu'ils nommaient Abbabile, comme d'une chose dont les Éthiopiens n'ont aucun doute. Murat même, et un Mogol qui était revenu avec lui de Gondar, étaient allés dans le canton qui donne naissance à ce fleuve. Ils s'accordaient à rendre témoignage qu'il sort de terre dans le pays des Agous, par deux sources bouillantes et proches l'une de l'autre, qui forment un petit lac de trente ou quarante pas, de long; qu'en prenant son cours hors de ce lac, il est déjà une rivière médiocre, et que d'espace en espace il est grossi par d'autres eaux; qu'en continuant de couler, il tourne assez pour former une grande île; qu'il tombe ensuite de plusieurs rochers escarpés; après quoi il entre dans un lac où l'on voit des îles fertiles, un grand nombre de crocodiles, et quantité de veaux marins, qui n'ont pas d'autre issue que la gueule pour rendre leurs excrémens; que ce lac est dans le pays de Dambéa, à trois petites journées de Gondar, et à quatre ou cinq de la source du Nil; que le Nil sort de ce lac chargé de beaucoup d'eaux des rivières et des torrens qui y tombent, principalement dans la saison des pluies; qu'elles commencent régulièrement, comme dans les Indes, vers la fin de juillet; ce qui mérite une extrême attention, parce qu'on y trouve l'explication convaincante de l'inondation de ce fleuve; qu'il va passer de là par Sennar, ville capitale du royaume des Funghes, tributaires du roi d'Éthiopie, et se jeter ensuite dans les plaines de Mesr, qui est l'Égypte.
Bernier, pour juger à peu près de la véritable source du Nil, leur demanda vers quelle partie du monde était le pays de Dambéa par rapport à Babel-Mandel. Ils lui répondirent qu'assurément ils allaient toujours vers le couchant. L'ambassadeur mahométan, qui devait savoir s'orienter mieux que Murat, parce que sa religion l'obligeait, en faisant sa prière, de se retourner toujours vers la Mecque, l'assura particulièrement qu'il ne devait point en douter; ce qui l'étonna beaucoup, parce que, suivant leur récit, la source du Nil devait être fort en-deçà de la ligne; au lieu que toutes nos cartes, avec Ptolémée, le mettaient beaucoup au-delà. Il leur demanda s'il pleuvait beaucoup en Éthiopie, et si les pluies y étaient réglées effectivement comme dans les Indes. Ils lui dirent qu'il ne pleuvait presque jamais sur la côte de la mer Rouge, depuis Suakan, Arkiko et l'île de Mazoua jusqu'à Babel-Mandel, non plus qu'à Moka, qui est de l'autre côté dans l'Arabie Heureuse; mais que dans le fond du pays, dans la province des Agous, dans celle de Dambéa et dans les provinces circonvoisines, il tombait beaucoup de pluies pendant deux mois, les plus chauds de l'été, et dans le même temps qu'il pleut aux Indes. C'était, suivant son calcul, le véritable temps de l'accroissement du Nil en Égypte. Ils ajoutaient même qu'ils savaient très-bien que c'étaient les pluies d'Éthiopie qui font grossir le Nil, qui inondent l'Égypte, et qui engraissent la terre du limon qu'elles y portent; que les rois d'Éthiopie fondaient là-dessus des prétentions de tribut sur l'Égypte, et que, lorsque les mahométans s'en étaient rendus les maîtres, ces princes avaient voulu détourner le cours du Nil dans le golfe Arabique, pour la ruiner et la rendre infertile; mais que la difficulté de ce dessein les avait forcés de l'abandonner.
La fin de cette relation ne nous apprenant point le temps ni les circonstances du retour d'Aureng-Zeb, on doit s'imaginer qu'après le voyage de Cachemire, Bernier retourna heureusement à Delhy pour y faire d'autres observations qu'il nous a laissées dans les différentes parties de ses mémoires, mais dont la plupart appartiennent à l'histoire de l'Indoustan plus qu'à celle des voyages.
LIVRE III.
PARTIE ORIENTALE DES INDES.
CHAPITRE PREMIER.
Arakan, Pégou, Boutan, Assam, Cochinchine.