Nous passons maintenant aux pays de l'Inde situés au-delà du Gange; et, après quelques observations sur les royaumes d'Arakan, de Pégou, de Boutan, d'Assam et de Cochinchine, nous nous arrêterons plus long-temps au Tonquin et à Siam, sur lesquels les voyageurs se sont étendus davantage, et qui présentent des objets plus intéressans.
En traversant le golfe de Bengale et les bouches du Gange, on aborde dans un pays peu fréquenté des vaisseaux européens, parce qu'il n'a point de port commode pour leur grandeur, mais dont le nom se trouve néanmoins dans toutes les relations.
Daniel Sheldon, facteur de la compagnie anglaise, ayant eu l'occasion de pénétrer dans cette contrée, apporta tous ses soins à la connaître, et dressa un mémoire de ses observations, qu'Ovington reçut de lui à Surate, et qu'il se chargea de publier. Ce dernier voyageait en 1689.
Ce pays ou ce royaume porte le nom d'Arakan ou d'Orakan. Il a pour bornes, au nord-ouest, le royaume de Bengale, dont la ville la plus proche est Chatigam, au sud et à l'est le Pégou, et au nord le royaume d'Ava. Il s'étend sur toute la côte jusqu'au cap de Nigraès. Mais il est difficile de marquer exactement ses limites, parce qu'elles ont été plusieurs fois étendues ou resserrées par diverses conquêtes.
La capitale est Arakan, qui a donné son nom au pays. Cette ville occupe le centre d'une vallée d'environ quinze milles de circonférence. Des montagnes hautes et escarpées l'environnent de toutes parts et lui servent de remparts et de fortifications. Elle est défendue d'ailleurs par un château. Il y passe une grande rivière, divisée en plusieurs petits ruisseaux qui traversent toutes les rues pour la commodité des habitans. Ils se réunissent en sortant de la ville, qui est à quarante ou cinquante milles de la mer, et, ne formant plus que deux canaux, ils vont se décharger dans le golfe de Bengale, l'un à Oriétan, et l'autre à Dobazi, deux places qui ouvriraient une belle porte au commerce, si les marées n'y étaient si violentes, surtout dans la pleine lune, que les vaisseaux n'y entrent point sans danger.
Le palais du roi est d'une grande étendue; sa beauté n'égale pas sa richesse: il est soutenu par des piliers fort larges et fort élevés, ou plutôt par des arbres entiers qu'on a couverts d'or. Les appartemens sont revêtus des bois les plus précieux que l'Orient fournisse, tels que le sandal rouge ou blanc, et une espèce de bois d'aigle. Au milieu du palais est une grande salle, distinguée par le nom de salle d'or, qui est effectivement revêtue d'or dans toute son étendue. On y admire un dais d'or massif, autour duquel pendent une centaine de lingots de même métal en forme de pains de sucre chacun du poids d'environ quarante livres. Il est environné de plusieurs statues d'or de la grandeur d'un homme, creuses à la vérité, mais épaisses néanmoins de deux doigts, et ornées d'une infinité de pierres précieuses, de rubis, d'émeraudes, de saphirs, de diamans d'une grosseur extraordinaire, qui leur pendent sur le front, sur la poitrine, sur les bras et à la ceinture. On voit encore au milieu de cette salle une chaise carrée de deux pieds de large, entièrement d'or, qui soutient un cabinet d'or aussi, et couvert de pierres précieuses. Ce cabinet renferme deux fameux pendans qui sont deux rubis, dont la longueur égale celle du petit doigt, et dont la base approche de la grosseur d'un œuf de poule. Ces joyaux ont causé des guerres sanglantes entre les rois du pays, non-seulement par rapport à leur valeur, mais parce que l'opinion publique accorde un droit de supériorité à celui qui les possède. Les rois d'Arakan, qui jouissaient alors de cette précieuse distinction, ne les portaient que le jour de leur couronnement.
La ville d'Arakan renferme six cents pagodes ou temples. On fait monter le nombre de ses habitans à cent soixante mille. Le palais royal est sur le bord d'un grand lac, diversifié par plusieurs petites îles, qui sont la demeure d'une sorte de prêtres auxquels on donne le nom de raulins. On voit sur ce lac un grand nombre de bateaux qui servent à diverses commodités, sans communication néanmoins avec la ville, qui est séparée du lac par une digue. On prétend que cette digue a moins été formée pour mettre la ville à couvert des inondations dans les temps tranquilles que pour l'inonder dans un cas de guerre où elle serait menacée d'être prise, et pour l'ensevelir sous l'eau avec tous ses habitans.
Le bras du fleuve qui coule vers Oriétan offre un spectacle fort agréable. Ses bords sont ornés de grands arbres toujours verts, qui forment un berceau continuel en se joignant par leurs sommets, et qui sont couverts d'une multitude de paons et de singes qu'on voit sauter de branches en branches. Oriétan est une ville où, malgré la difficulté de l'accès, les marchands de Pégou, de la Chine, du Japon, de Malacca, d'une partie du Malabar et de quelques parties du Mogol, trouvent le moyen d'aborder pour l'exercice du commerce. Elle est gouvernée par un lieutenant-général que le roi établit à son couronnement, en lui mettant une couronne sur la tête et lui donnant le nom de roi, parce que cette ville est capitale d'une des douze provinces d'Arakan, qui sont toujours gouvernées par des têtes couronnées. On voit près d'Oriétan la montagne de Naom, qui donne son nom à un lac voisin. C'est dans ce lieu qu'on relègue les criminels, après leur avoir coupé les talons, pour leur ôter le moyen de fuir. Cette montagne est si escarpée, et les bêtes féroces y sont en si grand nombre, qu'il est presque impossible de la traverser.
En doublant le cap de Nigraès, on se rend à Siriam, dont quelques-uns font la dernière ville du royaume d'Arakan, quoique d'autres la mettent dans le Pégou. Ce fut dans cette ville que le roi d'Arakan se retira avec son armée victorieuse, après avoir pillé le Tangut, qui appartenait au roi de Brama, et dans laquelle il avait trouvé non-seulement de grandes richesses, mais encore l'éléphant blanc et les deux rubis auxquels la prééminence de l'empire est attachée. Siriam n'a plus son ancienne splendeur; elle était autrefois la capitale du royaume et la demeure d'un roi. On voit encore les traces d'une forte muraille dont elle était environnée. Toutes ces petites monarchies de l'Inde ont éprouvé de fréquentes révolutions.
Les habitans estiment dans leur figure et dans leur taille ce que les autres nations regardent comme une disgrâce de la nature; ils aiment un front large et plat; et pour lui donner cette forme, ils appliquent aux enfans, dès le moment de leur naissance, une plaque de plomb sur le front. Leurs narines sont larges et ouvertes, leurs yeux petits, mais vifs, et leurs oreilles pendantes jusqu'aux épaules, comme celles des Malabares. La couleur qu'ils préfèrent à toutes les autres, dans leurs habits et leurs meubles, est le pourpre foncé.