La fertilité du pays rend les habitans fort riches. Il est arrosé de vingt-quatre belles rivières, qui donnent de merveilleuses commodités pour voyager par eau dans toutes ses parties, et qui servent par conséquent à l'entretien du commerce. Des inondations réglées, qui se renouvellent tous les ans aux mois de novembre et de décembre, engraissent la terre sans aucune culture. Dans cette saison, il n'est pas possible de voyager à pied, ni de sortir même des maisons sans une barque; de là vient l'usage de les élever sur deux colonnes, qui laissent un passage libre à l'eau.
Il se trouve des mines d'or dans la Cochinchine: mais les principales richesses du pays sont, le poivre, que les Chinois y viennent prendre; la soie, qu'on fait servir jusqu'aux filets des pécheurs et aux cordages des galères; et le sucre, dont l'abondance est si grande, qu'il ne vaut pas ordinairement plus de deux sous la livre. On en transporte beaucoup au Japon, quoique les Cochinchinois n'entendent pas beaucoup la manière de l'épurer.
On s'imaginerait qu'une contrée qui ne produit ni blé, ni vin, ni huile, nourrit mal ses habitans. Mais, sans expliquer en quoi consiste leur bonne chère, de Rhodes assure que les tables de la Cochinchine valent celles de l'Europe.
C'est le seul pays du monde où croisse le calembac, cet arbre renommé dont le bois est un parfum précieux, et qui d'ailleurs sert aux plus excellens usages de la médecine. L'odeur en est admirable; le bois en poudre ou en teinture fortifie le cœur contre toutes sortes de venins; il se vend au poids de l'or.
De Rhodes assure, contre le témoignage de plusieurs autres voyageurs, que c'est aussi dans la seule Cochinchine que se trouvent ces petits nids d'oiseaux qui servent d'assaisonnement aux potages et aux viandes. On pourrait croire, pour concilier les récits, qu'il parle d'une espèce particulière. Ils ont, dit-il, la blancheur de la neige: on les trouve dans certains rochers de cette mer, vis-à-vis des terres où croissent les calembacs, et l'on n'en voit point autre part; c'est ce qui le porte à croire que les oiseaux qui font ces nids vont sucer ces arbres, et que de ce sucre, mêlé peut-être avec l'écume de la mer, ils composent un ouvrage si blanc et de si bon goût. Cependant ils demandent d'être cuits avec de la chair ou du poisson; et de Rhodes assure qu'ils ne peuvent être mangés seuls.
La Cochinchine produit des arbres qui portent pour fruits de gros sacs remplis de châtaignes. On doit regretter que le père de Rhodes n'en rapporte pas le nom, et qu'il n'en explique pas mieux la forme. «Un seul de ces sacs fait la charge d'un homme; aussi la Providence ne les a-t-elle pas fait sortir des branches, qui n'auraient pas la force de les soutenir, mais du tronc même; le sac est une peau fort épaisse, dans laquelle on trouve quelquefois cinq cents châtaignes plus grosses que les nôtres; mais ce qu'elles ont de meilleur, est une peau blanche et savoureuse, qu'on tire de la châtaigne avant de la cuire.»
Les difficultés de la langue étant un des plus grands obstacles qui arrêtent le progrès des missionnaires, le père de Rhodes comprit que cette étude devait faire son premier soin. On parle à peu près la même langue dans le royaume de Tonquin et de la Cochinchine. Elle est aussi entendue dans trois autres pays voisins; mais est entièrement différente de la chinoise. On la prendrait, surtout dans la bouche des femmes, pour un gazouillement d'oiseaux; tous les mots sont des monosyllabes, et leur signification ne se distingue que par les divers tons qu'on leur donne en les prononçant. Une même syllabe, telle, par exemple, que daï, peut signifier vingt-trois choses tout-à-fait différentes. Le zèle du père de Rhodes lui fit mépriser ces obstacles; il apporta autant d'application à cette entreprise qu'il en avait donné autrefois à la théologie, et dans l'espace de quatre mois, il se rendit capable de prêcher dans la langue de la Cochinchine; mais il avoue qu'il en eut l'obligation à un petit garçon du pays, qui lui apprit en trois semaines les divers tons de cette langue, et la manière de prononcer tous les mots: ce qu'il y eut d'admirable, et ce qui mérite d'être remarqué, c'est qu'ils ignoraient la langue l'un de l'autre.
Dans l'intervalle de ses entreprises apostoliques, il fit un voyage aux Philippines, sans autre dessein que de profiter d'une occasion qui se présentait pour se rendre à Macao.
Une violente persécution l'obligeant de quitter la Cochinchine, il s'embarqua, le 2 juillet 1641, sur un vaisseau qui faisait voile pour Bolinao. Il entra dans ce port le 28 du même mois, après avoir essuyé une dangereuse tempête; mais il fut surpris de remarquer à son arrivée que les habitans ne comptaient que samedi 27 juillet. Il avait mangé de la viande le matin, parce qu'il se croyait au dimanche, et le soir il fut obligé de faire maigre, lorsqu'on l'assura que le dimanche et le vingt-huitième n'étaient que le lendemain: cette erreur lui causa d'abord beaucoup d'embarras; mais en y pensant un peu, il comprit que de part et d'autre on avait fort bien compté, quoiqu'il y eût dans les deux comptes la différence d'un jour.
Ce qu'il y a d'étonnant dans l'embarras du père de Rhodes, c'est qu'étant aux Indes depuis si long-temps, il n'eût jamais eu l'occasion de faire la même remarque. Il s'applaudit de l'explication qu'il donne à son erreur.