Quand on part d'Espagne, dit-il, pour aller aux Philippines, on va toujours de l'orient à l'occident. Il faut par conséquent que tous les jours deviennent plus longs de quelques minutes; parce que le soleil, dont on suit la course, se lève et se couche toujours plus tard. Dans le cours de cette navigation, la perte est d'un demi-jour. Au contraire, les Portugais qui vont du Portugal aux Indes orientales, avancent contre le soleil, qui, se couchant et se levant toujours plus tôt, rend chaque jour plus court de quelques minutes, et leur donne ainsi l'avance du jour en arrivant au même terme. D'où il est aisé de conclure que, les uns gagnant et les autres perdant un demi-jour, il faut nécessairement que les Portugais et les Espagnols, qui arrivent aux Philippines par des chemins opposés, trouvent un jour entier de différence. «Le père de Rhodes, venu vers l'orient par le chemin des Portugais, avait vécu par conséquent un jour de plus que les Espagnols des Philippines.» Par la même raison, continue-t-il, deux prêtres qui partiraient au même jour, l'un de Portugal vers l'orient, l'autre d'Espagne vers l'occident, disant chaque jour la messe, et arrivant le même jour au même lieu, l'un aurait dit une messe plus que l'autre: et de deux jumeaux qui, étant nés ensemble, feraient le même voyage par les deux routes opposées, l'un aurait vécu un jour de plus.»

Ceux pour qui cette remarque ne sera pas aussi merveilleuse qu'elle le fut pour l'auteur apprendront de lui plus volontiers l'origine de la persécution qui fermait alors aux missionnaires l'entrée des ports du Japon. Après avoir observé que Manille, la principale des Philippines, est au 13e. degré de l'élévation de la ligne, et que c'est là qu'on compte le dernier terme de l'occident, quoique ces îles soient à l'orient de la Chine, dont elles ne sont éloignées que de cent cinquante lieues, il ajoute:

«Comme on les prend pour le bout des Indes occidentales, qui appartiennent aussi aux Espagnols, deux Hollandais prirent occasion de cette idée pour renverser le christianisme au Japon. Ils firent voir à l'empereur, dans une mappemonde, d'un côté les Philippines, et de l'autre Macao, que le roi d'Espagne possédait alors à la Chine, en qualité de roi de Portugal. Voyez-vous, lui dirent-ils, jusqu'où la domination du roi d'Espagne s'est étendue? Du côté de l'orient, elle est arrivée à Macao, et du côté de l'occident aux Philippines. Vous êtes si près de ces deux extrémités de son empire, qu'il ne lui reste que le vôtre à conquérir; à la vérité, il n'a pas aujourd'hui des troupes assez nombreuses pour entreprendre tout d'un coup la conquête du Japon; mais il y envoie des prêtres qui, sous le prétexte de faire des chrétiens, font des soldats pour l'Espagne; et lorsque le nombre en sera tel que les Espagnols le désirent, vous éprouverez, comme le reste du monde, que, sous le voile de la religion, ils ne pensent qu'à vous rendre l'esclave de leur ambition.» L'empereur du Japon, alarmé de cet avis, jura une guerre irréconciliable à tous les missionnaires chrétiens: l'Église n'a jamais essuyé de persécution plus obstinée que celle qui a rempli de sang toutes les villes de ce florissant royaume, où le christianisme avait fait des progrès. Nous en parlerons plus au long à l'article du Japon.

Dans une traversée de Malacca à Java, qui ne fut que de onze jours, il arriva au vaisseau qu'il montait un accident fort singulier, qu'il attribue à la protection du premier martyr de la Cochinchine, nommé André, dont il portait la tête à Rome. Le 25 février, pendant que le vent était favorable, l'imprudence des matelots les fit heurter contre un gros rocher, qui était presqu'à fleur d'eau. Le bruit ne fut pas moindre que celui du tonnerre, et le coup avait été si violent, que le navire demeura fixé sur l'écueil. Plusieurs planches qu'on vit flotter sur l'eau ne laissèrent aucun doute qu'il ne fût près de périr. Cependant il se remit de lui-même à flot, tandis que l'auteur et deux autres missionnaires, qui étaient partis avec lui de Malacca, faisaient leur prière au martyr. Les matelots, surpris qu'il ne se remplît pas d'eau, jugèrent qu'ayant été doublé en plusieurs endroits, il n'avait perdu que des planches extérieures. Ils continuèrent leur navigation sept jours entiers avec beaucoup de bonheur. Mais, en arrivant au port de Batavia, où l'on pensa aussitôt à radouber le vaisseau, on s'aperçut avec admiration qu'il avait une grande ouverture sur le bas, et que le rocher qui avait brisé les planches, s'étant rompu lui-même, avait rempli le trou d'une grosse et large pierre. Toute la ville accourut pour voir cette merveille. La même chose est arrivée de nos jours à un vaisseau anglais, dans un voyage du capitaine Cook, sans que saint André de Cochinchine s'en mêlât.

Il se trouvait dans Batavia plusieurs Français catholiques et quantité de Portugais, auxquels le missionnaire s'empressa de rendre les services de sa profession: son zèle se satisfit paisiblement pendant l'espace de cinq mois. Mais un jour de dimanche, 29 juillet, la messe, qu'il célébrait dans sa maison devant un grand nombre de catholiques, fut interrompue par l'arrivée du juge criminel de la ville, qui entra dans la chapelle avec ses archers. De Rhodes se hâta de consommer les saintes espèces. Mais il fut saisi à l'autel même par les archers, qui voulurent le mener en prison revêtu des habits sacerdotaux. Sept gentilshommes portugais mirent l'épée à la main pour sa défense. Le désordre aurait été fort grand, s'il n'eût supplié ses défenseurs de l'abandonner à la violence des hommes. Le juge, touché apparemment de sa générosité, lui laissa quitter ses habits; mais s'étant saisi néanmoins de tout ce qui appartenait à son ministère, il le fit conduire dans la prison publique, d'où il fut mené deux jours après dans un cachot noir, destiné aux criminels qui ne peuvent éviter le dernier supplice. Son procès fut instruit. Outre le crime d'avoir célébré la messe à Batavia, il fut accusé d'avoir travaillé à la conversion du gouverneur de Malacca, et d'avoir brûlé plusieurs livres de la religion hollandaise. Il se justifia sur ce dernier article en protestant que, quelque opinion qu'il eût de ces livres, il ne lui en était jamais tombé entre les mains. Mais il n'en reçut pas moins sa sentence, qui contenait trois articles. Par les deux premiers, il était condamné à un bannissement perpétuel de toutes les terres de Hollande, et à payer une amende de quatre cents écus d'or. Le troisième, qui lui fut le plus douloureux, portait que les ornemens ecclésiastiques, les images et le crucifix qu'on lui avait enlevés seraient brûlés par la main du bourreau, et qu'il assisterait sous un gibet à cette exécution. Ses représentations et ses larmes ne purent fléchir ses juges. S'il fut dispensé de paraître sous le gibet, il n'eut cette obligation qu'à la politique du gouverneur, qui craignit un soulèvement des catholiques de la ville. On suppléa même à cette espèce d'adoucissement en faisant pendre deux voleurs tandis que l'on brûlait le crucifix et les images. Ce n'est pas là de la tolérance, il s'en faut de beaucoup; mais il faut avouer qu'on ne leur en avait pas donné l'exemple.

Des deux autres articles, le premier ne put être exécuté sur-le-champ, parce que le père de Rhodes n'était point assez riche pour satisfaire au second. Il fut retenu pendant trois mois dans les chaînes; et sa réponse aux offres qu'on lui faisait de le rendre libre aussitôt qu'il aurait payé l'amende, était de protester qu'il était content de son sort, et qu'il regardait ces souffrances comme une faveur du ciel.

Au mois d'octobre, quelques vaisseaux de Hollande apportèrent des lettres de la compagnie des Indes qui nommaient Corneille Van-der-Lyn gouverneur général des établissemens hollandais après la mort d'Antoine Van Diemen, qui avait enlevé Malacca aux Portugais. Entre les réjouissances publiques qui se firent à l'entrée du nouveau gouverneur, tous les prisonniers furent délivrés. Non-seulement de Rhodes fut élargi sans payer les quatre cents écus, mais Van-Der-Lyn le vengea par quelques bastonnades qu'il donna de sa main au principal juge pour le punir de son excessive rigueur. Ensuite l'ayant comblé de caresses, auxquelles il joignit des excuses pour sa nation, il lui laissa la liberté de partir. Quelques Portugais qui faisaient voile pour Macassar le reçurent avec joie dans leurs vaisseaux, et consentirent volontiers à la prière qu'il fit d'être conduit à Bantam, qui n'est qu'à douze lieues de Batavia. Il espérait trouver dans cette ville quelque vaisseau anglais prêt à retourner en Europe; mais il entreprit encore d'autres courses. Il alla à Ormus, et prit sa route par terre, en traversant la Perse et la Natolie jusqu'à Smyrne, d'où il se rendit au port de Gênes sur un vaisseau de cette république.

FIN DU SIXIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.

SECONDE PARTIE.—ASIE.