Après mes thèses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la chambre du professeur, une collation qu'auroit dû animer la joie; et, dans les félicitations qui m'étoient adressées, je ne vis que de la tristesse. Comme j'avois assez bien résolu les difficultés qu'on m'avoit proposées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur lui-même, n'eussent pas un air plus content. «Ah! si j'avois bien fait, leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.—Hélas! mon cher enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel qu'elle n'eût pour cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un malheur bien plus cruel qui me reste à vous annoncer: vous n'avez plus de père.» Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulois partir sur-le-champ pour aller sauver du désespoir ma pauvre mère; mais, sans guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues à faire sur un cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'étoit possible, je n'allois que très lentement. Durant ce funèbre voyage, une seule pensée, un seul tableau présent à mon esprit, l'avoit occupé sans relâche, et toutes les forces de mon âme s'étoient réunies pour en soutenir l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.
J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mélange de voix gémissantes, se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient m'ouvrir, et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée, mère, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et déchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve, sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout à coup en moi. Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avois à soulever un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse, sans verser une larme, moi qui pleure facilement: «Ma mère, mes frères, mes soeurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un père; vous en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'être: j'en embrasse tous les devoirs, et vous n'êtes plus orphelins.»
À ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amères, coulèrent de leurs yeux. «Ah! s'écria ma mère en me pressant contre son coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu!» Et mes frères, mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mère, tombèrent à genoux. Cette scène touchante auroit duré le reste de la nuit, si j'avois pu la soutenir. J'étois accablé de fatigue; je demandai un lit. «Hélas! me dit ma mère, il n'y a dans la maison que le lit de…» Ses pleurs lui coupèrent la voix. «Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans répugnance.»
J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs étoient trop ébranlés. Toute la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement empreinte dans mon âme que s'il avoit été présent. Je croyois quelquefois le voir réellement. Je n'en étois point effrayé; je lui tendois les bras, je lui parlois. «Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je, que n'êtes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre, et me dire du moins si vous êtes content de moi!» Après cette longue insomnie et ce pénible rêve qui n'étoit pas un songe, il me fut doux de voir le jour. Ma mère, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit attendre mon réveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle vint, et fut effrayée de la révolution qui s'étoit faite en moi. Ma peau sembloit avoir été teinte dans le safran.
Le médecin, qu'elle appela, lui dit que c'étoit là un effet des grandes douleurs concentrées, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. «Un voyage, une absence, et le plus tôt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus sûr remède que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas comme une dissipation: les grandes douleurs y répugnent; il faut, à leur insu, tâcher de les distraire, et les tromper pour les guérir.»
Le vieux curé qui m'avoit donné des leçons au temps des vacances s'offrit à m'attirer chez lui, au centre du diocèse où étoit son presbytère, et à m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma santé. Mais il falloit à ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention où j'étois moi-même de prendre la tonsure, des mains de mon évêque, avant d'aller plus loin: car l'une de mes espérances étoit l'heureux hasard d'un bénéfice simple que je tâcherois d'obtenir.
«Je vais, me dit ma mère, employer cette année à éclaircir et à régler les affaires de la maison. Toi, mon fils, hâte-toi d'entrer dans la carrière où Dieu t'appelle: fais-toi connoître de notre saint évêque et demande-lui ses conseils.»
Le médecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le plaisir même. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison paternelle étoit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de peine à la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que j'avois amassés, ma mère me permit d'en laisser trois dans le ménage; et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de Saint-Bonet.
LIVRE II
La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile; le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux, la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne, après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon père, avoit besoin de ce repos.