Dès le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris quelque connoissance de moi. La Logique de Port-Royal, et l'habitude de parler latin avec mon curé de campagne, me donnoient sur mes camarades une avance considérable. Je me hâtai de me produire, et ne négligeai rien pour être remarqué. Cependant les semaines s'écouloient sans que le préfet me donnât aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais à peine étois-je aperçu. Même il sembloit que, n'ayant rien de bon à m'annoncer, il feignît de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon cabinet, voisin des nues, me livrant à mes réflexions, je faisois en pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain.

Une bonne petite Mme Clément, qui logeoit au-dessous de moi, et qui avoit une cuisine, fut curieuse de savoir où étoit la mienne. Elle me vint voir un matin. «Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez vous à l'heure des repas, et vous êtes seul, et vous êtes sans feu, et personne après vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquiète sur votre situation.» Je lui avouai que, pour le moment, je n'étois pas fort à mon aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi vivre; que j'étois en état de tenir une école, et que les Pères jésuites vouloient bien s'occuper de moi. «Bon! me dit-elle, vos Pères jésuites! ils ont bien autre chose en tête! Ils vous berceront de promesses, et ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils feront pour vous plus qu'ils n'auront promis.» Je n'ai pas besoin de vous dire que je parlois à une janséniste. Sensible à l'intérêt qu'elle prenoit à moi, je parus disposé à suivre ses conseils, et je lui demandai quelques instructions sur les Pères de l'Oratoire. «Ce sont, me dit-elle, des gens de bien que les jésuites détestent et qu'ils voudroient anéantir. Mais il est l'heure de dîner, venez manger ma soupe: je vous en dirai davantage.» J'acceptai son invitation; et, quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur qu'elle me fit boire ranimèrent tous mes esprits. Là j'appris dans une heure tout ce que j'avois à savoir de l'animosité des jésuites contre les oratoriens, et de la jalouse rivalité de l'un et l'autre collèges. Ma voisine ajouta que, si j'allois à Riom, j'y serois bien recommandé. Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de ses intentions et de mes espérances, j'allai voir le préfet. C'étoit un jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader ce que m'avoit dit ma voisine. «Je viens, mon père, lui répondis-je, prendre congé de vous.—Vous vous en allez?—Oui, mon père, je m'en vais à Riom, où les Pères oratoriens me donneront dans leur collège autant d'écoliers que j'en voudrai.—Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous, élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge!—Hélas! c'est à regret; mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons pères…—Ces bons pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer les jeunes gens crédules comme vous; mais soyez bien sûr, mon enfant, qu'ils n'ont ni le crédit ni le pouvoir que nous avons.—Ayez donc, mon père, celui de me donner à travailler pour vivre.—Oui, j'y pense, je m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir à vos besoins.—Qu'appelez-vous, mon père, pourvoir à mes besoins? Apprenez que ma mère se priveroit de tout plutôt que de souffrir qu'un étranger vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, même de ma famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande à subsister. Donnez-m'en les moyens vous-même, ou je vais les chercher ailleurs.—Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le défends. Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir ensemble.» Et de ce pas il me mena chez mon professeur. «Savez-vous, lui dit-il, mon père, ce que va devenir cet enfant-là? On l'appelle à Riom. Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte. Il va se perdre, et c'est à nous de le sauver.» Mon professeur prit feu dans cette affaire encore plus vivement que le Père préfet. Ils dirent l'un et l'autre des merveilles de moi à tous les régens du collège; dès lors ma fortune fut faite; j'eus une école, et, dans un mois, douze écoliers, à quatre francs par tête, me firent un état au-dessus de tous les besoins. Je fus bien logé, bien nourri, et à Pâques j'eus les moyens de me vêtir décemment en abbé, ce dont j'avois le plus d'envie, soit pour mieux assurer mon père de la sincérité de ma vocation, soit pour avoir dans le collège une sérieuse existence.

Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, à qui j'allai dire ce qu'on faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. «Ah! je serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller à Riom. C'est là qu'on fait de bonnes et de saintes études.» Je la priai de me garder ses bontés en cas de besoin, et, même dans mon opulence, j'allai la revoir quelquefois.

Mon habit ecclésiastique, les bienséances qu'il m'imposoit, et de plus cet ancien désir de considération personnelle que l'exemple d'Amalvy m'avoit laissé dans l'âme, eurent pour moi d'heureux effets, et singulièrement celui de me rendre sévère et réservé dans mes liaisons de collège. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un petit nombre: nous étions quatre, et toujours les mêmes, dans nos parties de plaisir, c'est-à-dire de promenade. À frais communs, et à peu de frais, nous étions abonnés pour nos lectures avec un vieux libraire; et, comme les bons livres sont, grâce au Ciel, les plus communs, nous n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands poètes, les meilleurs écrivains du siècle dernier, quelques-uns du siècle présent, car le libraire en avoit peu, se succédoient de main en main; et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en conférences sur nos lectures. Dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de plaisance de l'évêché; nous eûmes le bonheur de voir le vénérable Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge.

Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C'étoit ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri, et dans ces yeux qui alloient s'éteindre, je croyois démêler encore l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venois d'être enchanté à la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait répandre.

Après un travail excessif, durant mon année de logique, ayant eu, sans compter mes études particulières, trois autres classes, soir et matin, à faire avec mes écoliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus devant mon père, bien vêtu, les mains pleines de petits présens pour mes soeurs, et avec quelque argent de réserve. Ma mère, en m'embrassant, pleura de joie; mon père me reçut avec bonté, mais froidement; tout le reste de la famille fut comme enchanté de me voir.

Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus, bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paroître à ses yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui étois pas infidèle, mais j'étois inconstant: c'en étoit bien assez. Je ne savois comment me conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat. «Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous témoigner du dépit, de la colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime la plus tendre, et de traiter avec des ménagemens infinis un coeur que vous avez blessé.»

Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec réserve et bienséance; seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier. Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux.

La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la première. Mon école étoit augmentée, j'y donnois tous mes soins; et, de plus, destiné à soutenir des thèses générales, il fallut prendre de longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer.

Ce fut le jour où je venois de terminer, par cet exercice public, le cours de ma philosophie, que j'appris l'événement funeste qui nous plongeoit, ma famille et moi, dans un abîme de douleur.