Je n'avois pour toute richesse que deux petits écus que mon père m'avoit donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous que ma grand'mère, en me disant adieu, m'avoit glissées dans la main; mais la détresse où j'allois tomber étoit la moindre de mes peines. En quittant l'état que mon père me destinoit, j'allois contre sa volonté, je semblois me soustraire à son obéissance: me pardonneroit-il? ne viendroit-il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même, dans sa colère, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il pas ma mère d'avoir contribué à mon égarement? La seule idée des chagrins que je causerois à ma mère étoit un supplice pour moi. L'esprit troublé, l'âme abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière, dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me vint une pensée qui tout à coup changea pour moi la perspective de la vie et le rêve de l'avenir.

Réconcilié avec moi-même, espérant l'être avec mon père par la sainteté du motif que j'avois à lui présenter, je commençai par me donner un gîte, en louant auprès du collège un cabinet aérien, où, pour meubles, j'avois un lit, une table, une chaise, le tout à dix sous par semaine, n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles un ustensile d'anachorète, et je fis ma provision de pain, d'eau claire et de pruneaux.

Après m'être établi, et avoir fait le soir chez moi une collation frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'écrivis deux lettres: l'une à ma mère, où je lui exposois le refus inhumain que j'avois essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où, faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de ne pas s'opposer à la résolution qui m'étoit inspirée de me consacrer aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation étoit en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la Providence étoit si vive alors, que j'énonçai dans ma lettre à mon père l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandois que son consentement et sa bénédiction.

Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma route tracée par les anges, et rayonnante de lumières, comme l'échelle de Jacob. Mon père, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de piété. Il se laissa fléchir, et permit à ma mère de m'écrire qu'il adhéroit à mes saintes résolutions. En même temps, elle me fit passer quelques secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientôt je fus en état de les lui rendre tels que je les avois reçus.

J'avois appris que le collège de Clermont, bien plus considérable que celui de Mauriac, faisoit seconder ses régens par des répétiteurs d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour y être admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collège, et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des régens.

J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de Mauriac, j'y étois allé prendre l'attestation de mon régent de rhétorique; il me l'avoit donnée la plus complète qu'il avoit pu; et, après l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allois, les yeux encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui m'avoit si durement traité. «Vous voilà, Monsieur! me dit-il; d'où venez-vous?—Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire mes adieux.—Il vous aura donné sans doute une attestation favorable.—Oui, mon père, très favorable; et j'en suis bien reconnoissant.—Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en avoir pas besoin.—Hélas! mon père, je serois bien heureux de l'obtenir, mais je n'ose pas l'espérer.—Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu.» J'entrai; il se mit à sa table; et, après avoir écrit une attestation plus exagérée en louanges que celle même de mon régent: «Lisez, dit-il en me la présentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en êtes pas content, je vous en donnerai une plus ample.» En la lisant, je me sentis accablé de confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les noms odieux que je lui avois donnés se présentèrent à ma pensée comme autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il étoit magnanime, plus j'étois confondu et humilié devant lui; enfin, mes yeux remplis de larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il étoit touché de mon repentir: «Vous me pardonnez donc, mon père?» lui dis-je avec transport, et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scènes qui nous sont personnelles ont pour nous un intérêt propre qui ne se fait sentir qu'à nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit été touchante même pour des indifférens.

Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu'à les présenter au préfet du collège de Clermont, c'en étoit assez pour être envoyé en philosophie sur-le-champ et sans examen; mais ce n'étoit pas ce que je voulois. Un éloge en paroles, même le plus exagéré, ne fait qu'une impression vague; et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je voulus être examiné.

Je m'adressai donc au préfet, et, sans lui dire d'où je venois, je lui demandai son agrément pour entrer en philosophie. «D'où êtes-vous? me demanda-t-il.—Je suis de Bort, mon père.—Et où avez-vous étudié?» Ici je me permis de biaiser un peu. «Je viens, lui répondis-je, d'avoir pour maître un curé de campagne.» Ses sourcils et ses lèvres laissèrent échapper un signe de dédain; et, ouvrant un cahier de thèmes, il me proposa d'en faire un où il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au trait de la plume et avec assez d'élégance. «Et vous avez, dit-il en le lisant, vous avez eu pour maître un curé de campagne?—Oui, mon père.—Ce soir, vous composerez en version.» Le hasard fit que ce fut un morceau de la harangue de Cicéron que j'avois vue en rhétorique; aussi fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thème avoit été fait. «Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un curé de campagne que vous avez étudié?—Vous devez bien le voir, lui dis-je.—Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en amplification.» Dans cet examen prolongé je crus apercevoir une curiosité qui m'étoit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un écolier qui quitte ses parens pour aller au collège. Quoi de plus analogue à ma situation et aux affections de mon âme? Je me rappellerois encore l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mère. Ces mots dictés par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'éloquente simplicité, furent arrosés de mes larmes, et le préfet s'en aperçut. Mais ce qui l'étonna le plus (parce que la vérité même y ressembloit à l'invention), ce fut l'endroit où, m'élevant au-dessus de moi-même, je fis parler le jeune homme à son père du courage qu'il se sentoit pour devenir un jour, à force d'application et de travail, la consolation, l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre à ses autres enfans ce qu'il lui auroit coûté pour son éducation. «Et vous avez étudié chez un curé de campagne?» s'écria plus fort mon jésuite. Pour cette fois je gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. «Et les vers, reprit-il, ce curé de campagne vous a-t-il appris à les faire? Je répondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. «C'est ce que je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir avant la classe.» Le sujet des vers fut: En quoi la feinte diffère du mensonge? C'étoit justement une excuse qu'il m'offroit peut-être à dessein.

Je m'appliquai à faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un artifice innocent; un art ingénieux d'amuser pour instruire, et quelquefois un art sublime d'embellir la vérité même, et de la rendre plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prêtant un voile transparent et semé de fleurs. Dans le mensonge il me fut aisé de montrer la bassesse d'une âme qui trahit son sentiment ou sa pensée; l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altère, dénature la vérité, et dont le langage porte le caractère de la ruse et de la malice, de la fraude et de la noirceur.

«À présent, dites-moi, reprit l'adroit jésuite, si c'est feinte ou mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un curé de campagne a été votre maître: car je suis presque sûr que c'est chez nous, à Mauriac, que vous avez étudié.—Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui dis-je, mon père, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention avoit été de vous tromper; mais, en différant de vous dire ce que vous savez à présent, je n'ai pas eu envie de vous le déguiser, ni de vous laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'être connu de vous mieux que par des attestations: j'en avois d'assez bonnes à vous produire, et les voici. Mais, sur ces témoignages et sans examen, vous m'auriez accordé ma première demande; et j'en avois une à vous faire bien plus essentielle pour moi. En étudiant, il faut que moi-même j'enseigne, et que vous ayez la bonté de me faire gagner ma vie en me donnant des écoliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai déjà trop coûté, je ne veux plus être un fardeau pour elle; et, en attendant que je puisse aller à son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.—Eh! mon enfant, me dit-il, à votre âge, le moyen de se faire écouter, obéir, respecter parmi ses pareils? Vous avez à peine quinze ans.—Il est vrai; mais, mon père, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous qu'il n'avance pas l'autorité de la raison et la maturité de l'âge? Essayez de mon caractère, et vous le trouverez peut-être assez grave pour faire oublier mes quinze ans.—Je verrai, me dit-il, je consulterai.—Non, mon père, il n'y a point à consulter. Il faut dès à présent me mettre sur la liste des répétiteurs du collège et me donner des écoliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir, j'ose vous en répondre, et vous serez content de moi.» Il me le promit, quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai étudier en logique.