Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intérêt si vif que je m'oubliois avec lui, et ne m'en éloignois jamais sans un regret sensible. Depuis, et encore à présent, j'ai tant d'amour pour les abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage où l'on est, dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah! quand la ruche en étoit pleine, chez nous c'étoit les soulager que d'en ôter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser aucune, enlever les rayons qui excédoient leur besoin.

Dans les longues vacances de la fin de l'année, tous mes devoirs remplis, tous mes goûts satisfaits, j'avois encore du temps à donner à la société, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu'à quinze ans qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit n'inquiétoient point les familles: il y avoit si peu d'inégalité d'état et de fortune que les pères et mères étoient presque aussitôt d'accord que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui pour mes camarades n'étoit d'aucun danger avoit pour moi celui d'éteindre mon émulation et de faire avorter le fruit de mes études.

Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie à mon gré, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague désir de plaire. Dans sa fraîcheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux éclat que l'on nous peint dans la beauté lorsqu'on la compare à la rose; mais le vermillon, le duvet, la rondeur de la pêche, vous offrent une image qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donné seuls à son langage le plus simple; et, sur ses lèvres, le bonjour, le bonsoir, me sembloient délicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux ans de plus que moi, et cette inégalité d'âge, qu'un air de raison, de sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant; mais peu à peu, en essayant de lui faire agréer mes soins, je m'aperçus qu'elle y étoit sensible, et, dès que je pus croire que j'en serois aimé, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans détour, et, sans détour aussi, elle me répondit que son inclination s'accorderoit avec la mienne. «Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il faut au moins, pour être amans, pouvoir espérer d'être époux; et comment pouvons-nous l'espérer à notre âge? Vous avez à peine quinze ans: vous allez suivre vos études?—Oui, lui dis-je, telle est ma résolution et la volonté de ma mère.—Eh bien! voilà cinq ans d'absence avant que vous ayez pris un état, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne saurons encore à quoi vous êtes destiné.—Hélas! il est trop vrai, lui dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mère et sans lui demander si je n'ai pas moi-même quelque espérance à vous offrir.» Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste du temps de nos vacances, nous nous livrâmes au plaisir de nous aimer avec l'ingénuité et l'innocence de notre âge. Nos promenades tête à tête, nos entretiens les plus intéressans, se passoient à imaginer pour moi dans l'avenir des possibilités de succès, de fortune, favorables à nos désirs; mais, ces douces illusions se succédant comme des songes, l'une détruisoit l'autre, et, après nous en être réjouis un moment, nous finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle renverse le château qu'ils ont élevé.

Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous étions assis sur la pente de la prairie, au bord de la rivière, un incident survint qui faillit me coûter la vie. Ma mère étoit instruite de mes assiduités auprès de Mlle B***[20]. Elle en fut inquiète, et craignit que l'amour ne ralentît en moi le goût et l'ardeur de l'étude. Ses tantes s'aperçurent qu'elle avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la cause. Dès lors ces bonnes femmes, présageant mon malheur, s'aigrirent à l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui faisant un crime d'être aimable à mes yeux. Un jour donc que ma mère me demandoit, l'une d'elles se détacha, vint me chercher dans la prairie, et, m'y ayant trouvé tête à tête avec l'objet de leur ressentiment, elle accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y épargner les mots d'indécence et de séduction. Après cet imprudent éclat elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante désolée, étouffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur mon âme l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon, pleurer à ses genoux, la supplier de mépriser, d'oublier cette injure: «Malheureuse! s'écrioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir séduit et de vouloir vous déranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je ne veux plus vous revoir!» À ces mots, elle s'en alla, et me défendit de la suivre.

Je retournai chez moi, l'air égaré, les yeux en feu, la tête absolument perdue. Heureusement mon père étoit absent, et je n'eus pour témoin de mon délire que ma mère. En me voyant passer et monter dans ma chambre, elle fut effrayée de mon trouble; elle me suivit; je m'étois enfermé; elle me commanda d'ouvrir: «Ô ma mère! lui dis-je, dans quel état vous me voyez! Pardon! je suis au désespoir, je ne me connois plus, je me possède à peine. Épargnez-moi la honte de paroître ainsi devant vous.» J'avois le front meurtri des coups que je m'étois donnés de la tête contre le mûr. Quelle passion que la colère! J'en éprouvois pour la première fois la violence et le transport. Ma mère, éperdue elle-même, me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule, accoururent; et celle qui n'osoit paroître, et qui venoit d'avouer sa faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit causé.

Leur désolation, le déluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de moi, ces tendres et timides gémissemens que j'entendois, m'amollirent le coeur et firent tomber ma colère; mais j'étouffois, le sang avoit enflé toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mère trembloit pour mes jours. Sa mère, pendant la saignée, lui dit tout bas ce qui s'étoit passé, car inutilement me l'avoit-elle demandé à moi-même: «Une horreur! une barbarie!» étoient les seuls mots de réponse que j'avois pu lui faire entendre; lui en dire davantage eût été trop affreux pour moi dans ce moment. Mais, lorsque la saignée m'eut donné du relâche, et qu'un peu de calme eut changé ma furie en douleur, je fis à ma mère un récit fidèle et simple de mon amour, de la manière honnête et sage dont Mlle B*** y avoit répondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me faire de ne jamais se marier sans que ma mère y consentit. «Après cela, lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel déchirement pour le mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour moi! Ah! ma mère, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.—Hélas! c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon inquiétude sur cette liaison qui a troublé la tête à nos tantes; si tu ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner à ta mère.» À ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur.

Pour lui obéir, je m'étois couché. L'effervescence de mon sang, quoique bien affoiblie, n'étoit point apaisée; tous mes nerfs étoient ébranlés, et l'image de cette fille intéressante et malheureuse, que je croyois inconsolable, étoit présente à ma pensée, avec les traits de la douleur les plus vifs et les plus perçans. Ma mère me voyoit frappé de cette idée, et mon coeur, encore plus ému que mon cerveau, tenoit mon sang et mes esprits dans un mouvement déréglé semblable à une ardente fièvre. Le médecin, à qui la cause en étoit inconnue, présageoit une maladie, et parloit de la prévenir par une seconde saignée. «Croyez-vous, lui demanda ma mère, que ce soir il soit temps encore?» Il répondit qu'il seroit temps. «Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-là j'aurai soin de lui.»

Ma mère, en m'invitant à essayer de prendre quelque repos, me laissa seul, et, un quart d'heure après, elle revint accompagnée… de qui? Vous devez le prévoir, vous qui connoissez la nature. «Sauvez mon fils, rendez-le-moi, dit-elle à ma jeune maîtresse en l'amenant près de mon lit. Cet enfant vous croit offensée, apprenez-lui que vous ne l'êtes plus, qu'on vous a demandé pardon, et que vous avez pardonné.—Oui, Monsieur, je n'ai plus que des grâces à rendre à votre digne mère, me dit cette fille charmante, et il n'est point de déplaisir que ne me fissent oublier les bontés dont elle m'accable.—Ah! c'est à moi, Mademoiselle, d'être reconnoissant des soins de son amour, c'est à moi qu'elle rend la vie.» Ma mère fit asseoir au chevet de mon lit celle dont la vue et la voix répandoient dans mon âme un calmant si pur et si doux. Elle eut aussi la complaisance de paroître donner dans nos illusions, et, en nous recommandant à tous les deux la sagesse et la piété: «Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste; vous êtes bien nés l'un et l'autre, et l'amour même peut vous rendre plus dignes encore d'être heureux.—Voilà, me dit Mlle B***, des paroles bien consolantes et bien propres à vous calmer. Pour moi, vous le voyez, je n'ai plus aucune colère, aucun ressentiment dans l'âme. Celle de vos tantes dont la vivacité m'avoit blessée m'en a témoigné ses regrets; je viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui êtes si bon, ne l'embrasserez-vous pas?—Oui, de tout mon coeur», répondis-je; et, dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le soir, le médecin trouva mon pouls encore un peu ému, mais parfaitement bien réglé.

Mon père, à son retour du petit voyage qu'il venoit de faire à Clermont, nous annonça qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma mère, pour continuer mes études et faire ma philosophie, mais pour apprendre le commerce. «C'est, lui dit-il, assez d'études et de latin: il est temps que je pense à lui donner un état solide. J'ai pour lui une place chez un riche marchand; le comptoir sera son école.» Ma mère combattit cette résolution de toute la force de son amour, de sa douleur et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon père sans le dissuader, j'obtins qu'elle cédât. «Laissez-moi seulement arriver à Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.»

Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois été de l'avis de mon père, car le commerce, en peu d'années, pouvoit me faire un sort assez heureux; mais ni ma passion pour l'étude, ni la volonté de ma mère, qui, tant qu'elle a vécu, a été ma suprême loi, ne me permirent de prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me réserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens seroit à lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut point entendre à cette composition, et il fallut opter entre le commerce et l'étude. «Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas? Qu'exigeriez-vous d'un esclave?» Il me répondit qu'il dépendoit de moi d'aller être plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans le moment même, je pris congé de lui.