Après que le serment eut été prononcé, je repris la parole. «Mes amis, ce n'est point, leur dis-je, en libertins ni en esclaves fugitifs que nous devons sortir de cette classe; que le préfet ne dise pas que nous nous sommes échappés: notre retraite doit se faire paisiblement et décemment; et, pour la rendre plus honorable, je propose de la marquer par un acte religieux. Cette classe est une chapelle; rendons-y grâce à Dieu, par un Te Deum solennel, d'avoir acquis et conservé, durant le cours de nos études, la bienveillance du collège et l'estime de nos régens.»
Au même instant je les vis tous se ranger autour de l'autel; et, au milieu d'un profond silence, l'un de nos camarades, Valarché, dont la voix le disputoit à celle des taureaux du Cantal, où il étoit né, entonna l'hymne de louanges; cinquante voix lui répondirent, et l'on imagine sans peine quel fut l'étonnement de tout le collège au bruit imprévu et soudain de ce concert de voix. Notre régent accourut le premier, le préfet descendit, le principal lui-même s'avança gravement jusqu'à la porte de la classe. La porte étoit fermée, et ne s'ouvrit qu'après que le Te Deum fut chanté; alors, rangés en demi-cercle, les petits à côté des grands, nous nous laissâmes aborder. «Quel est donc ce tapage? nous demanda le violent préfet en s'avançant au milieu de nous.—Ce que vous appelez un tapage n'est, lui dis-je, mon père, qu'une action de grâce que nous rendons au Ciel d'avoir permis que, sans tomber entre vos mains, nous ayons achevé nos premières études.» Il nous menaça d'informer nos familles de cette coupable révolte; et, en me regardant d'un oeil menaçant et terrible, il me prédit que je serois un chef de faction. Il me connoissoit mal: aussi sa prédiction ne s'est-elle pas accomplie. Le principal, avec plus de douceur, voulut nous ramener; mais nous le suppliâmes de ne pas insister contre une résolution qu'un serment avoit consacrée, et notre bon régent resta seul avec nous: oui, bon, je lui dois cet éloge; et, quoique d'une trempe d'âme moins flexible et moins douce que celle du P. Malosse, il lui étoit comparable au moins par la bonté. Selon l'idée que l'on s'est faite du caractère politique de cette société si légèrement condamnée et si durement abolie, jamais jésuite ne le fut moins dans le coeur que le P. Balme[19] (c'étoit le nom de ce régent). Un caractère ferme et franc étoit le sien; l'impartialité, la droiture, l'inflexible équité qu'il portoit dans sa classe, et une estime noble et tendre qu'il marquoit à ses écoliers, lui avoient gagné notre respect et concilié notre amour.
À travers les austères bienséances de son état, sa sincérité naturelle laissoit percer des traits de force et de fierté qui auroient mieux convenu au courage d'un militaire qu'à l'esprit d'un religieux. Je me souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tête rustique et dure, lui ayant mal répondu, il s'élança brusquement de sa chaire, et, arrachant avec éclat un ais de chêne du plancher de la classe: «Malheureux, lui dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en rhétorique; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect.» Ce genre de correction nous plut infiniment; nous lui sûmes gré de l'effroi dont nous avoit frappés le bruit de la planche brisée, et nous vîmes avec plaisir l'insolent, à genoux sous cette espèce de massue, demander humblement pardon.
Tel étoit l'homme à qui j'avois à rendre compte de ce qui venoit de se passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment où je lui montrai l'un de ses écoliers prêt à être forcé de subir la peine du fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais, après en avoir frémi, tâchant de déguiser sa colère par un sourire: «Que ne lui criois-tu, me dit-il, sum civis romanus!—Je m'en suis bien gardé, lui répondis-je; j'avois affaire à un Verrès.»
Cependant, pour n'avoir aucun reproche à essuyer, le P. Balme fit pour nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas moins, et il m'en aima davantage. «Mon enfant, me dit-il tout bas, dans quelque collège que vous alliez, mon attestation peut vous être de quelque utilité; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincère et de bon coeur.» Ainsi finit ma rhétorique.
J'eus donc, cette année-là, d'assez longues vacances; mais, bien heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien curé de campagne, mon parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connoître la Logique de Port-Royal, et qui de plus se donna la peine de m'exercer à parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette langue-là, qu'il parloit lui-même aisément. Cet exercice fut pour moi un avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin étoit la langue, je me trouvai comme dans un pays où j'étois naturalisé. Mais, avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les années que je viens de voir s'écouler; je veux parler de ces vacances qui, tous les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient mes travaux et mes peines.
Mes petites vacances de Noël se passoient à jouir, mes parens et moi, de notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs de bienséance et d'amitié. Comme la saison étoit rude, ma volupté la plus sensible étoit de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu: car à Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand les glaces nous assiégeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer nous-mêmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous la marmite, et auxquels à peine tour à tour nous étoit-il permis de dégeler nos doigts; encore le plus souvent, nos hôtes assiégeant la cheminée, étoit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus tenir la plume, la flamme de la lampe étoit le seul foyer où nous pouvions les dégourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient de délicatesse; et, dans une chambre où la bise siffloit par les fentes des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient de mes frissons. Je me reprochois à moi-même d'être si frileux et si foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m'accoutumer, s'il étoit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu'à souffrir. Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin d'un bon feu, je me sentois tout ranimé, c'étoit pour moi l'un des momens les plus délicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne m'auroit jamais fait connoître.
Dans ces vacances de Noël, ma bonne aïeule, en grand mystère, me confioit les secrets du ménage. Elle me faisoit voir, comme autant de trésors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de blé noir, de seigle, de pois et de fèves, ses tas de raves et de châtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. «Tiens, mon enfant, me disoit-elle, voilà les dons que nous a faits la Providence: combien d'honnêtes gens n'en ont pas reçu autant que nous! et quelles grâces n'avons-nous pas à lui rendre de ses faveurs!»
Pour elle-même, rien de plus sobre que cette sage ménagère; mais son bonheur étoit de voir régner l'abondance dans la maison. Un régal qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie étoit le réveillon de la nuit de Noël. Comme il étoit tous les ans le même, on s'y attendoit, mais on se gardoit bien de paroître s'y être attendu: car tous les ans elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'étoit un plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on étoit à la messe, la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le morceau de petit-salé le plus vermeil, les gâteaux, les beignets de pommes au saindoux, tout étoit préparé mystérieusement par elle et une de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en disois mot à personne. Après la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau déjeuner sur la table; on se récrioit sur la magnificence de la bonne grand'mère, et cette acclamation de surprise et de joie étoit pour elle un plein succès. Le jour des Rois, la fève étoit chez nous encore un sujet de réjouissance; et, quand venoit la nouvelle année, c'étoit dans toute la famille un enchaînement d'embrassades et un concert de voeux si tendres qu'il eût été, je crois, impossible d'en être le témoin sans en être ému. Figurez-vous un père de famille au milieu d'une foule de femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel, en appeloient sur lui les bénédictions; et lui, répondant à leurs voeux par des larmes d'amour qui présageoient peut-être le malheur qui nous menaçoit: telles étoient les scènes que me présentoient ces vacances.
Celles de Pâques étoient un peu plus longues; et, lorsque le temps étoit beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai déjà dit que, dans ma ville, l'éducation des jeunes gens étoit soignée; leur exemple étoit pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns influoit sur l'esprit des autres, et donnoit à leur air, à leur langage, à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'agrément que rien ne m'a fait oublier. Une liberté innocente régnoit parmi cette jeunesse. Les filles, les garçons, se promenoient ensemble, le soir même, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire étoit le chant, et il me semble que ces jeunes voix réunies formoient de doux accords et de jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette société; mais, jusqu'à l'âge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes goûts pour l'étude et la solitude. Je n'étois jamais plus content que lorsque, dans le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour à lire les vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques laborieuses que faisoit prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont, mieux que Virgile encore, elle avoit observé les travaux et les moeurs. Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et de sagesse qui avoient échappé à ce divin poète, et dont j'étois ravi. Peut-être, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intérêt qu'elle prenoit à leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup à celui d'une mère pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en être aimée autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-même les voir se plaire à voler autour d'elle, la connoître, l'entendre, obéir à sa voix; elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante maîtresse, et lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les réchauffoit de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure sembloit lui rendre grâces. Elle avoit entouré leur domaine d'arbres à fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus d'attraits pour elles, leur offroient les prémices de la belle saison. Mais, lorsque la montagne commençoit à fleurir, et que ses aromates répandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples richesses; et, en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les fleurs dont c'étoit la dépouille.