Cependant je voyois dans une classe au-dessus de la mienne un écolier dont la sagesse et la vertu se conservoient inaltérables, et je me disois à moi-même que le seul bon exemple à suivre étoit le sien; mais, en le regardant avec des yeux d'envie, je n'osois croire avoir le droit de me distinguer comme lui. Amalvy étoit considéré dans le collège à tant de titres, et tellement hors de pair au milieu de nous, qu'on trouvoit naturel et juste l'espèce d'intervalle qu'il laissoit entre nous et lui. Dans ce rare jeune homme, toutes les qualités de l'esprit et de l'âme sembloient s'être accordées pour le rendre accompli. La nature l'avait doué de cet extérieur que l'on croiroit devoir être réservé au mérite. Sa figure étoit noble et douce, sa taille haute, son maintien grave, son air sérieux, mais serein. Je le voyois arriver au collège ayant toujours à ses côtés quelques-uns de ses condisciples, qui étoient fiers de l'accompagner. Social avec eux, sans être familier, il ne se dépouilloit jamais de cette dignité que donne l'habitude de primer entre ses semblables. La croix, qui étoit l'empreinte de cette primauté, ne quittoit point sa boutonnière; pas un même n'osoit prétendre à la lui enlever. Je l'admirois, j'avois du plaisir à le voir, et, toutes les fois que je l'avois vu, je m'en allois mécontent de moi-même. Ce n'étoit pas qu'à force de travail je ne fusse, dès la troisième, assez distingué dans ma classe; mais j'avois deux ou trois rivaux; Amalvy n'en avoit aucun. Je n'avois point acquis dans mes compositions cette constance de succès qui nous étonnoit dans les siennes, et j'avois encore moins cette mémoire facile et sûre dont Amalvy étoit doué. Il étoit plus âgé que moi; c'étoit ma seule consolation, et mon ambition étoit de l'égaler lorsque je serois à son âge. En démêlant, autant qu'il m'est possible, ce qui se passoit dans mon âme, je puis dire avec vérité que dans ce sentiment d'émulation ne se glissa jamais le malin vouloir de l'envie: je ne m'affligeois pas qu'il y eût au monde un Amalvy, mais j'aurois demandé au Ciel qu'il y en eût deux, et que je fusse le second.

Un avantage, plus précieux encore que l'émulation, étoit dans ce collège l'esprit de religion qu'on avoit soin d'y entretenir. Quel préservatif salutaire, pour les moeurs de l'adolescence, que l'usage et l'obligation d'aller tous les mois à confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses fautes les plus cachées en épargnoit peut-être un plus grand nombre que tous les motifs les plus saints.

Ce fut donc à Mauriac, depuis onze ans jusqu'à quinze, que je fis mes humanités, et en rhétorique je me soutins presque habituellement le premier de ma classe. Ma bonne mère en étoit ravie. Lorsque mes vestes de basin lui étoient renvoyées, elle regardoit vite si la chaîne d'argent qui suspendoit la croix avoit noirci ma boutonnière; et, lorsqu'elle y voyoit cette marque de mon triomphe, toutes les mères du voisinage étoient instruites de sa joie; nos bonnes religieuses en rendoient grâces au Ciel; mon cher abbé Vaissière en étoit rayonnant de gloire. Le plus doux de mes souvenirs est encore celui du bonheur dont je faisois jouir ma mère; mais autant j'avois de plaisir à l'instruire de mes succès, autant je prenois soin de lui dissimuler mes peines: car j'en éprouvois quelquefois d'assez vives pour l'affliger, s'il m'en fût échappé la plus légère plainte. Telle fut, en troisième, la querelle que je me fis avec le P. By[17], le préfet du collège, pour la bourrée d'Auvergne; et tel fut le danger que je courus d'avoir le fouet, en seconde et en rhétorique, une fois pour avoir dicté une bonne amplification, une autre fois pour être allé voir la machine d'une horloge. Heureusement je me tirai de tous ces mauvais pas sans accident, et même avec un peu de gloire.

On sait quelle est à la cour des rois l'envieuse malignité que s'attirent les favoris; il en est de même au collège. Les soins particuliers qu'avoit pris de moi mon régent de quatrième, et mon assiduité à l'aller voir tous les matins, m'ayant fait regarder d'abord d'un oeil jaloux et méfiant, je me piquai dès lors de me montrer meilleur et plus fidèle camarade qu'aucun de ceux qui m'accusoient de ne pas l'être et qui se défioient de moi. Lors donc que je parvins à être fréquemment le premier de ma classe, grade auquel étoit attaché le triste office de censeur, je me fis une loi de mitiger cette censure; et en l'absence du régent, pendant la demi-heure où je présidois seul, je commençai par accorder une liberté raisonnable: on causoit, on rioit, on s'amusoit à petit bruit, et ma note n'en disoit rien. Cette indulgence, qui me faisoit aimer, devint tous les jours plus facile. À la liberté succéda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai, tant la faveur publique avoit pour moi d'attraits! J'avois ouï dire qu'à Rome les hommes puissans qui vouloient gagner la multitude lui donnoient des spectacles: il me prit fantaisie d'imiter ces gens-là. On me citoit l'un de nos camarades, appelé Toury, comme le plus fort danseur de la bourrée d'Auvergne qui fût dans les montagnes; je lui permis de la danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisoit des sauts merveilleux. Lorsqu'une fois on eut goûté le plaisir de le voir bondir au milieu de la classe, on ne put s'en passer; et moi, toujours plus complaisant, je redemandois la bourrée. Il faut savoir que les sabots du danseur étoient armés de fer, et que la classe étoit pavée de dalles d'une pierre retentissante comme l'airain. Le préfet, qui faisoit sa ronde, entendoit ce bruit effroyable; il accouroit, mais dans l'instant le bruit cessoit, tout le monde étoit à sa place; Toury lui-même, dans son coin, les yeux attachés sur son livre, ne présentoit plus que l'image d'une lourde immobilité. Le préfet, bouillant de colère, venoit à moi, me demandoit la note: la note étoit en blanc. Jugez de son impatience; ne trouvant personne à punir, il me faisoit porter la peine des coupables par les pensum qu'il me donnoit. Je la subissois sans me plaindre; mais autant il me trouvoit docile et patient pour ce qui m'étoit personnel, autant il me trouvoit rebelle et résolu à ne faire jamais de la peine à mes camarades. Mon courage étoit soutenu par l'honneur de m'entendre appeler le martyr, et même quelquefois le héros de ma classe. Il est vrai qu'en seconde la liberté fut moins bruyante, et le ressentiment du préfet parut s'adoucir; mais, au milieu du calme, je me vis assailli par un nouvel orage.

Mon régent de seconde n'étoit plus ce P. Malosse qui m'avoit tant aimé: c'étoit un P. Decebié[18], aussi sec, aussi aigre que l'autre étoit liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni, je crois, beaucoup de savoir, Decebié ne laissoit pas de mener assez bien sa classe. Il avoit singulièrement l'art d'exciter notre émulation en nous piquant de jalousie. Pour peu qu'un écolier inférieur eût moins mal fait que de coutume, il l'exaltoit d'un air qui sembloit faire craindre aux meilleurs un nouveau rival. Ce fut dans cet esprit que, rappelant un jour certaine amplification qu'un écolier médiocre passoit pour avoir faite, il nous défia tous de faire jamais aussi bien. Or, on savoit de quelle main étoit cette amplification si excessivement vantée. Le secret en étoit gardé, car il étoit sévèrement défendu dans la classe de faire le devoir d'autrui. Mais l'impatience d'entendre louer à l'excès un mérite emprunté ne put se contenir: «Elle n'est pas de lui, mon père, cette amplification que vous nous vantez tant, s'écria-t-on.—Et de qui donc est-elle?» demanda-t-il avec colère. On garda le silence. «C'est donc à vous à me le dire», poursuivit-il en s'adressant à l'écolier qui étoit en scène; et celui-ci, en pleurant, me nomma. Il fallut avouer ma faute; mais je priai le régent de m'entendre, et il m'écouta. «Ce fut, lui dis-je, le jour de saint Pierre, sa fête, que Durif, notre camarade, nous donnoit à dîner: tout occupé à bien régaler ses amis, il n'avoit pu finir les devoirs de la classe, et l'amplification étoit ce qui l'inquiétoit le plus. Je crus permis et juste de lui en éviter la peine; et je m'offris à travailler pour lui, tandis qu'il travailloit pour nous.»

Il y avoit au moins deux coupables; le régent n'en voulut voir qu'un, et son dépit tomba sur moi. Confus, étourdi de colère, il fit appeler le correcteur pour me châtier, disoit-il, comme je l'avois mérité: au nom du correcteur, je faisois mon paquet de livres et j'allois quitter le collège. Dès lors plus d'études pour moi, et mon destin changeoit de face; mais ce sentiment d'équité naturelle qui, dans le premier âge, est si vif et si prompt, ne permit pas à mes condisciples de me laisser abandonné. «Non, s'écria toute la classe, ce châtiment seroit injuste, et, si on l'oblige à s'en aller, nous nous en allons tous.» Le régent s'apaisa, et il m'accorda mon pardon, mais au nom de la classe, en s'autorisant de l'exemple du dictateur Papirius.

Tout le collège approuva sa clémence, à l'exception du préfet, qui soutint que c'étoit un acte de foiblesse, et que contre la rébellion jamais il ne falloit mollir. Lui-même, un an après, il voulut exercer sur moi cette rigueur dont il faisoit une maxime; mais il apprit qu'au moins falloit-il être juste avant que d'être rigoureux.

Nous n'avions plus qu'un mois de rhétorique à faire pour n'être plus sous sa puissance, lorsqu'il me trouva dans la liste des écoliers qu'il vouloit punir d'une faute sans vraisemblance, et dont j'étois pleinement innocent. Dans le clocher des Bénédictins, à deux pas du collège, on réparoit l'horloge; curieux d'en voir le mécanisme, des écoliers de différentes classes étoient montés dans ce clocher. Soit maladresse de l'ouvrier, soit quelque accident que j'ignore, l'horloge n'alloit point; il étoit aussi difficile que d'épaisses roues de fer eussent été dérangées par des enfans que rongées par des souris; mais l'horloger les en accusa, et le préfet reçut sa plainte. Le lendemain, à l'heure de la classe du soir, il me fait appeler; je me rends dans sa chambre; j'y trouve dix à douze écoliers rangés en haie autour du mur, et au milieu le correcteur, et ce préfet terrible qui successivement les faisoit fustiger. En me voyant, il me demanda si j'étois du nombre de ceux qui étoient montés à l'horloge; et, lui ayant répondu que j'y étois monté, il me marqua du doigt ma place dans le cercle de mes complices, et se mit à poursuivre son exécution. Vous croyez bien que ma résolution de lui échapper fut bientôt prise. Je saisis le moment où il tenoit une de ses victimes qui se débattoit sous sa main, et tout d'un temps j'ouvris la porte et je m'enfuis. Il s'élança pour m'attraper; mais il manqua sa proie, et j'en fus quitte pour un pan d'habit déchiré.

Je me réfugiai dans ma classe, où le régent n'étoit pas encore. Mon habit déchiré, mon trouble, la frayeur, ou plutôt l'indignation dont j'étois rempli, me tinrent lieu d'exorde pour m'attirer l'attention. «Mes amis, m'écriai-je, sauvez-moi, sauvez-vous des mains d'un furieux qui nous poursuit. C'est mon honneur et c'est le vôtre que je vous recommande et que je vous donne à garder: peu s'en est fallu que cet homme injuste et violent, ce P. By, ne vous ait fait en moi le plus indigne outrage en flétrissant du fouet un rhétoricien; il n'a pas même daigné me dire de quoi il vouloit me punir; mais, aux cris des enfans qu'il faisoit écorcher, j'ai entendu qu'il s'agissoit d'avoir détraqué une horloge, accusation absurde et dont il sent la fausseté; mais il aime à punir, il aime à s'abreuver de larmes; et l'innocent et le coupable, tout lui est égal, pourvu qu'il exerce sa tyrannie. Mon crime, à moi, mon crime ineffaçable, et qu'il ne peut me pardonner, est de n'avoir jamais voulu vous trahir pour lui plaire, et d'avoir mieux aimé endurer ses rigueurs que d'y exposer mes amis. Vous avez vu avec quelle obstination il s'est efforcé, depuis trois ans, à faire de moi l'espion et le délateur de ma classe. Vous seriez effrayés de l'énormité du travail dont il m'a accablé pour arracher de moi des notes qui lui donnassent tous les jours le plaisir de vous molester. Ma constance a vaincu la sienne, sa haine a paru s'assoupir; mais il épioit le moment de se venger sur moi, de se venger sur vous, de la fidélité que je vous ai gardée. Oui, mes amis, si j'avois été assez craintif ou assez foible pour lui laisser porter les mains sur moi, c'en étoit fait, la rhétorique étoit déshonorée, et déshonorée à jamais. C'est là ce qu'il s'étoit promis. Il vouloit qu'il fût dit que, sous sa préfecture et sous sa verge humiliante, la rhétorique avoit fléchi. Grâce au Ciel, nous voilà sauvés. Il va venir sans doute pour vous demander de me livrer à lui, et d'avance je suis bien sûr du ton dont vous lui répondrez; mais, quand j'aurois pour camarades des hommes assez lâches pour ne pas me défendre, seul je lui vendrois cher mon honneur et ma vie, et je mourrois libre plutôt que de vivre déshonoré. Mais loin de moi cette pensée! je vous vois tous aussi déterminés que moi à ne pas rester sous le joug: aussi bien, dans un mois d'ici la rhétorique alloit finir, nous allions entrer en vacances, et un mois retranché du cours de nos études n'est pas digne de nos regrets. Que ce soit donc aujourd'hui la fin, la clôture de notre classe. Dès ce moment nous sommes libres, et l'homme altier, l'homme cruel, l'homme féroce, est confondu.»

Ma harangue avoit excité de grands mouvemens d'indignation; mais la conclusion fit plus d'effet que tout le reste. Jamais péroraison n'entraîna les esprits avec tant de rapidité. «Oui, clôture! vacance! me répondit par acclamation la très grande pluralité, et jurons tous, avant de sortir de la classe, jurons sur cet autel (car il y en avoit un) de n'y plus remettre les pieds.»