Le lendemain de mon arrivée, comme je me rendois le matin dans ma classe, je vis à sa fenêtre mon régent, qui, du bout du doigt, me fit signe de monter chez lui. «Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une instruction particulière et de beaucoup d'étude pour atteindre vos condisciples; commençons par les élémens, et venez ici, demi-heure avant la classe, tous les matins, me réciter les règles que vous aurez apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage.» Je pleurai aussi ce jour-là, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant grâces de ses bontés, je le priai d'y ajouter celle de m'épargner, pour quelque temps, l'humiliation d'entendre lire à haute voix mes thèmes dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre à l'étude.

Je ne puis dire assez avec quel tendre zèle il prit soin de m'instruire et quel attrait il sut donner à ses leçons. Au seul nom de ma mère, dont je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'âme; et, quand je lui communiquois les lettres où l'amour maternel lui exprimoit sa reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux.

Du mois d'octobre, où nous étions, jusqu'aux fêtes de Pâques, il n'y eut point pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, après cette demi-année, familiarisé avec toutes mes règles, ferme dans leur application, et comme dégagé des épines de la syntaxe, je cheminai plus librement. Dès lors je fus l'un des meilleurs écoliers de la classe, et peut-être le plus heureux: car j'aimois mon devoir, et, presque sûr de le faire assez bien, ce n'étoit pour moi qu'un plaisir. Le choix des mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, même déjà quelque élégance dans la construction des phrases, commencèrent à m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des idées, me fortifia la mémoire. Je m'aperçus que c'étoit l'idée attachée au mot qui lui faisoit prendre racine; et la réflexion me fit bientôt sentir que l'étude des langues étoit aussi l'art de démêler les nuances de la pensée, de la décomposer, d'en former le tissu, d'en saisir avec précision les caractères et les rapports; qu'avec les mots autant de nouvelles idées s'introduisoient et se développoient dans la tête des jeunes gens; et qu'ainsi les premières classes étoient un cours de philosophie élémentaire bien plus riche, plus étendu et plus réellement utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collèges, on n'apprenne que du latin.

Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'étude des langues, un vieillard à qui mon régent m'avoit recommandé. Ce vieux jésuite, le P. Bourzes[15], étoit l'un des hommes les plus versés dans la connoissance de la bonne latinité. Chargé de suivre et d'achever le travail du P. Vanière, dans son dictionnaire poétique latin[16], il avoit humblement demandé à faire en même temps la classe de cinquième dans ce petit collège des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intérêt pour moi, et m'invita à l'aller voir les matins des jours de congé. Vous croyez bien que je n'y manquois pas, et il avoit la bonté de donner à mon instruction quelquefois des heures entières. Hélas! le seul office que je pouvois lui rendre étoit de lui servir la messe; mais c'étoit un mérite à ses yeux, et voici pourquoi.

Ce bon vieillard étoit, dans ses prières, tourmenté de scrupules pour des distractions dont il se défendoit avec la plus pénible contention d'esprit: c'étoit surtout en disant la messe qu'il redoubloit d'efforts pour fixer sa pensée à chaque mot qu'il prononçoit; et, lorsqu'il en venoit aux paroles du sacrifice, les gouttes de sueur tomboient de son front chauve et prosterné. Je voyois tout son corps frémir de respect et d'effroi, comme s'il avoit vu les voûtes du ciel s'entr'ouvrir sur l'autel et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une foi plus vive et plus profonde: aussi, après avoir rempli ce saint devoir, en étoit-il comme épuisé.

Il se délassoit avec moi par le plaisir qu'il avoit à m'instruire, et par celui que j'avois moi-même à recevoir ses instructions. Ce fut lui qui m'apprit que l'ancienne littérature étoit une source intarissable de richesses et de beautés, et qui m'en donna cette soif que soixante ans d'étude n'ont pas encore éteinte. Ainsi, dans un collège obscur, je me trouvois avoir pour maître un des hommes les plus lettrés qui fussent peut-être au monde; mais je n'eus pas longtemps à jouir de cet avantage: le P. Bourzes fut transféré, et, six ans après, je le retrouvai dans la maison professe de Toulouse, infirme et presque délaissé. C'étoit un vice bien odieux, dans le régime et les moeurs des jésuites, que cet abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus longtemps utile, dès qu'il cessoit de l'être, étoit mis au rebut; dureté insensée autant qu'elle étoit inhumaine, parmi des êtres vieillissans, et dont chacun seroit rebuté à son tour.

À l'égard de notre collège, son caractère distinctif étoit une police exercée par les écoliers sur eux-mêmes. Les chambrées réunissoient des écoliers de différentes classes, et parmi eux l'autorité de l'âge ou celle du talent, naturellement établie, mettoit l'ordre et la règle dans les études et dans les moeurs.. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille, sembloit hors de la classe être abandonné à lui-même, ne laissoit pas d'avoir parmi ses camarades des surveillans et des censeurs. On travailloit ensemble et autour de la même table; c'étoit un cercle de témoins qui, sous les yeux des uns et des autres, s'imposoient réciproquement le silence et l'attention. L'écolier oisif s'ennuyoit d'une immobilité muette et se lassoit bientôt de son oisiveté; l'écolier inhabile, mais appliqué, se faisoit plaindre; on l'aidoit, on l'encourageoit; si ce n'étoit pas le talent, c'étoit la volonté qu'on estimoit en lui; mais il n'y avoit ni indulgence ni pitié pour le paresseux incurable; et, lorsqu'une chambrée entière étoit atteinte de ce vice, elle étoit comme déshonorée: tout le collège la méprisoit, et les parens étoient avertis de n'y pas mettre leurs enfans. Nos bourgeois avoient donc eux-mêmes un grand intérêt à ne loger que des écoliers studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et d'indiscipline. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'enfans, l'oisiveté n'étoit soufferte; jamais l'amusement et la dissipation ne venoient qu'après le travail.

Un usage, que je n'ai vu établi que dans ce collège, y donnoit aux études, vers la fin de l'année, un redoublement de ferveur. Pour monter d'une classe à une autre, il y avoit un sévère examen à subir, et l'une des tâches que nous avions à remplir pour cet examen étoit un travail de mémoire. Selon la classe, c'étoit, pour la poésie, du Phèdre ou de l'Ovide, ou du Virgile ou de l'Horace, et, pour la prose, du Cicéron, du Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste; le tout ensemble, à retenir par coeur, formoit une masse d'études assez considérable. On s'y prenoit de loin; et ce travail, pour ne pas empiéter sur nos études accoutumées, se faisoit dès le point du jour jusqu'à la classe du matin. Il se faisoit dans la campagne, où, divisés par bandes, et, chacun son livre à la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles. Dans la jeunesse, il est pénible de s'arracher au sommeil du matin; mais les plus diligens de la bande faisoient violence aux plus tardifs; moi-même bien souvent je me sentois tirer de mon lit encore endormi; et, si depuis j'ai eu dans l'organe de la mémoire un peu plus de souplesse et de docilité, je le dois à cet exercice.

L'esprit d'ordre et d'économie ne distinguoit pas moins que le goût du travail notre police scolastique. Les nouveaux venus, les plus jeunes, apprenoient des anciens à soigner leurs habits, leur linge, à conserver leurs livres, à ménager leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de boeuf ou de mouton que l'on mettoit dans la marmite, étoient proprement enfilés comme des grains de chapelet; et, si dans le ménage il survenoit quelques débats, la bourgeoise en étoit l'arbitre. Quant aux morceaux friands qu'à certains jours de fêtes nos familles nous envoyoient, le régal en étoit commun, et ceux qui ne recevoient rien n'en étoient pas moins conviés. Je me souviens avec plaisir de l'attention délicate qu'avoient les plus fortunés de la troupe à ne pas faire sentir aux autres cette affligeante inégalité. Lorsqu'il nous arrivoit quelqu'un de ces présens, la bourgeoise nous l'annonçoit; mais il lui étoit défendu de nommer celui de nous qui l'avoit reçu, et lui-même il auroit rougi de s'en vanter. Cette discrétion faisoit, dans mes récits, l'admiration de ma mère.

Nos récréations se passoient en exercices à l'antique: en hiver, sur la glace, au milieu de la neige; dans le beau temps, au loin dans la campagne, à l'ardeur du soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le pugilat, ni le jeu de disque et de la fronde, ni l'art de la natation, n'étoient étrangers pour nous. Dans les chaleurs, nous allions nous baigner à plus d'une lieue de la ville; pour les petits, la pêche des écrevisses dans les ruisseaux; pour les grands, celles des anguilles et des truites dans les rivières, ou la chasse des cailles au filet après la moisson, étoient nos plaisirs les plus vifs; et, au retour d'une longue course, malheur aux champs d'où les pois verts n'étoient pas encore enlevés! Aucun de nous n'auroit été capable de voler une épingle; mais dans notre morale il avoit passé en maxime que ce qui se mangeoit n'étoit pas un larcin. Je m'abstenois tant qu'il m'étoit possible de cette espèce de pillage; mais, sans y avoir coopéré, il est vrai cependant que j'y participois, d'abord en fournissant mon contingent de lard pour l'assaisonnement des pois, et puis en les mangeant avec tous les complices. Faire comme les autres me sembloit un devoir d'état dont je n'osois me dispenser; sauf à capituler ensuite avec mon confesseur, en restituant ma part du larcin en aumônes.