De là je passai à l'école d'un prêtre de la ville, qui, gratuitement et par goût, s'étoit voué à l'instruction des enfans. Fils unique d'un cordonnier, le plus honnête homme du monde, cet ecclésiastique étoit un vrai modèle de la piété filiale. J'ai encore présent l'air de bienséance et d'égards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son fils, le premier n'oubliant jamais la dignité du sacerdoce, ni le second la sainteté du caractère paternel. L'abbé Vaissière (c'étoit son nom), après avoir rempli ses fonctions à l'église, partageoit le reste de son temps entre la lecture et les leçons qu'il nous donnoit. Dans le beau temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de mail dans la prairie, étoient ses seuls amusemens. Il étoit sérieux, sévère, et d'une figure imposante. Pour toute société, il avoit deux amis, gens estimés dans notre ville. Ils ont vécu ensemble dans la plus paisible intimité, se réunissant tous les jours et tous les jours se retrouvant les mêmes, sans altération, sans refroidissement dans le plaisir de se revoir; et, pour complément de bonheur, ils sont morts à peu d'intervalle. Je n'ai guère vu d'exemple d'une si douce et si constante égalité dans le cours de la vie humaine.

À cette école, j'avois un camarade qui fut pour moi, dès mon enfance, un objet d'émulation. Son air sage et posé, son application à l'étude, le soin qu'il prenoit de ses livres, où je n'apercevois jamais aucune tache, ses blonds cheveux toujours si bien peignés, son habit toujours propre dans sa simplicité, son linge toujours blanc, étoient pour moi un exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire à un enfant l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son père, laboureur d'un village voisin, étoit connu du mien; j'allois en promenade, avec son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon vieillard en cheveux blancs! la bonne crème, le bon lait, le bon pain bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux présages il se plaisoit à voir dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que du bien. Vingt ans après, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvés à Paris sur des routes bien différentes; mais je lui ai reconnu le même caractère de sagesse et de bienséance qu'il avoit à l'école; et ce n'a pas été pour moi une légère satisfaction que celle de nommer un de ses enfans au baptême. Revenons à mes premiers ans.

Mes leçons de latin furent interrompues par un accident singulier. J'avois un grand désir d'apprendre, mais la nature m'avoit refusé le don de la mémoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tête; et, pour les y fixer, c'étoit la même peine que si j'avois écrit sur un sable mouvant. Je m'obstinois à suppléer, par mon application, à la foiblesse de mon organe; ce travail excéda les forces de mon âge, mes nerfs en furent affectés. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je me levois sur mon séant, et, les yeux entr'ouverts, je récitois à haute voix les leçons que j'avois apprises. «Le voilà fou, dit mon père à ma mère, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin»; et l'étude en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et, au sortir de ma onzième année, mon maître ayant jugé que j'étois en état d'être reçu en quatrième, mon père consentit, quoiqu'à regret, à me mener lui-même au collège de Mauriac, qui étoit le plus voisin de Bort.

Ce regret de mon père étoit d'un homme sage, et je dois le justifier. J'étois l'aîné d'un grand nombre d'enfans; mon père, un peu rigide, mais bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité, aimoit sa femme avec idolâtrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la plus intéressante, la plus aimable dans son état, c'étoit ma tendre mère. Je n'ai jamais conçu comment, avec la simple éducation de notre petit couvent de Bort, elle s'étoit donné et tant d'agrément dans l'esprit, et tant d'élévation dans l'âme, et singulièrement, dans le langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si délicat, si fin, qui sembloit être en elle le pur instinct du goût. Mon bon évêque de Limoges, le vertueux Coëtlosquet[13], m'a parlé souvent à Paris, avec le plus tendre intérêt, des lettres que lui avoit écrites ma mère en me recommandant à lui.

Mon père avoit pour elle autant de vénération que d'amour. Il ne lui reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse: j'étois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop frêle santé ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa mère ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaieté! Économe de la maison, elle présidoit au ménage, et nous donnoit à tous l'exemple de la tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mère, et la mère de son mari, dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de mes bisaïeules; mais je me souviens bien qu'à l'âge de quatre-vingts ans elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes merveilleux.

Ajoutez au ménage trois soeurs de mon aïeule, et la soeur de ma mère, cette tante qui m'est restée; c'étoit au milieu de ces femmes et d'un essaim d'enfans que mon père se trouvoit seul: avec très peu de bien tout cela subsistoit. L'ordre, l'économie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalité, nous entretenoient dans l'aisance. Le petit jardin produisoit presque assez de légumes pour les besoins de la maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, étoient, durant l'hiver, pour les enfans et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantôt les femmes et tantôt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soirées où, à la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assuroit notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes tantes cultivoit avec soin, étoient un revenu qui coûtoit peu de frais; l'huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avoit une saveur, une odeur, que nous préférions au goût et au parfum de celle de l'olive. Nos galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du Mont-Dore, étoient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes; et en hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir à l'entour du foyer, ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase où cuisoient ces châtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie. Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rôti sous la cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mère à le partager entre nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans un ménage où rien n'étoit perdu, de petits objets réunis entretenoient une sorte d'aisance, et laissoient peu de dépense à faire pour suffire à tous nos besoins. Le bois mort dans les forêts voisines étoit en abondance et presque en non-valeur; il étoit permis à mon père d'en tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages les plus délicats étoient communs et coûtoient peu; le vin n'étoit pas cher, et mon père lui-même en usoit sobrement.

Mais enfin, quoique bien modique, la dépense de la maison ne laissoit pas d'être à peu près la mesure de nos moyens; et, quand je serois au collège, la prévoyance de mon père s'exagéroit les frais de mon éducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employé celui qu'on donnoit aux études: le latin, disoit-il, ne faisoit que des fainéans. Peut-être aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que nous eûmes de nous le voir ravir par une mort prématurée; et, en me faisant de bonne heure prendre un état d'une utilité moins tardive et moins incertaine, pensoit-il à laisser un second père à ses enfans. Cependant, pressé par ma mère, qui désiroit passionnément qu'au moins son fils aîné fît ses études, il consentit à me mener au collège de Mauriac.

Accablé de caresses, baigné de douces larmes et chargé de bénédictions, je partis donc avec mon père; il me portoit en croupe, et le coeur me battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon père me dit ces mots: «On m'a promis, mon fils, que vous seriez reçu en quatrième; si vous ne l'êtes pas, je vous remmène, et tout sera fini.» Jugez avec quel tremblement je parus devant le régent qui alloit décider de mon sort. Heureusement c'étoit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant à me louer: il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie, un caractère de bienveillance si naturel et si sensible que son premier abord annonçoit un ami à l'inconnu qui lui parloit.

Après nous avoir accueillis avec cette grâce touchante, et invité mon père à revenir savoir quel seroit le succès de l'examen que j'allois subir, me voyant encore bien timide, il commença par me rassurer; il me donna ensuite, pour épreuve, un thème: ce thème étoit rempli de difficultés presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et après l'avoir lu: «Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien loin d'être en état d'entrer dans cette classe; vous aurez même bien de la peine à être reçu en cinquième.» Je me mis à pleurer. «Je suis perdu, lui dis-je; mon père n'a aucune envie de me laisser continuer mes études; il ne m'amène ici que par complaisance pour ma mère, et en chemin il m'a déclaré que, si je n'étois pas reçu en quatrième, il me remmèneroit chez lui; cela me fera bien du tort, et bien du chagrin à ma mère! Ah! par pitié, recevez-moi; je vous promets, mon père, d'étudier tant que dans peu vous aurez lieu d'être content de moi.» Le régent, touché de mes larmes et de ma bonne volonté, me reçut, et dit à mon père de ne pas être inquiet de moi, qu'il étoit sûr que je ferois bien.

Je fus logé, selon l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez un honnête artisan de la ville; et mon père, assez triste de s'en aller sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mère y avoit ajouté une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle étoit toutes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du collège. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sous par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvois coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. C'étoit beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui épargner cette dépense.