«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent de Bort.
Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible. «Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je n'ai pas besoin de vous recommander…» Elle s'interrompit, et comme ses yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.» Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par coeur le second acte de Zaïre, qu'elle arrosoit Mérope de ses larmes, et que ces beaux vers de la Henriade sur l'espérance ne sont jamais sortis de sa mémoire et de son coeur:
Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie
Elle n'inspire point une infidèle joie;
Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui;
Elle est inébranlable et pure comme lui.
Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible de refuser à la nature.
Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre, quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au dernier moment.
J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau. Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.» Signé: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M. Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général. Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.» L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille petits écus; et cela dépendoit de moi.
J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire, déjà célèbre sous le nom de Petite Académie[34]. C'étoit là qu'à l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget, me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans, d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui.
Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage, et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de nouveaux fonds.
Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus. En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus. En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais on n'est allé plus lentement au-devant d'elle.
Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens. Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je serois en état d'être libéral.