Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.»
Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne; que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place. Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les viandes:
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.
Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de perdrix?—Oui, me dit-il, assez.—Et moi aussi», lui dis-je. Et en riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!—Vous l'êtes bien plus, lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement. Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.
Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son cabinet à un quidam qui avoit un procès et qui venoit le solliciter. En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le quidam y prit du tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le quidam avoit touché, il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.—Il n'y a point de sonnettes.—Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point, lui dis-je, car le quidam vous donneroit vingt coups de pieds dans le ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de la Boucle de cheveux enlevée; amusement dont le produit alloit être bientôt pour moi d'une si grande utilité.
J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris; l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le lendemain matin je fus au lever de Voltaire.
LIVRE III
Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai en allant voir Voltaire.
Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est disgracié.»
Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la connois et que je suis aux prises avec elle.—J'aime à vous voir, me dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner. Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi allez-vous travailler?—Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me le dire.—Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant bien.—Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au théâtre que ferai-je?—Une bonne comédie, me dit-il d'un ton résolu.—Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se passa ma première entrevue avec cet homme illustre.