En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de la Boucle de cheveux enlevée, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois fait connoissance au café me découvrit, dans la rue Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre, me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise, qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce calcul soutint mon courage.
Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit des livres. La Poétique d'Aristote, les discours de P. Corneille sur les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux; l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre; plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien, homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style.
Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage; mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire ancienne; et, le sujet de Denys le Tyran s'étant saisi de ma pensée, je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.
Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec nous. Je dis avec nous, car le plus souvent je me trouvois chez lui avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a donné au théâtre la tragédie des Chérusques, homme de sens, homme de goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque aussi pauvre que moi.
Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point, ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.» Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon, et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers tragiques, et lui rêvant à ses amours.
Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit. Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste, j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.
Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.» Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?—Non, pas encore, me dit-il.—Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien aisé de se passer de porteur d'eau.—Comment cela?—Comment? Eh! parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.—Vous auriez ce courage?—Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. «Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.—Et que vient faire ici cette femme? demanda-t-elle.—Ah! Madame, lui dis-je, c'est un prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.—Oui, dit-elle, s'il plaît à Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de songer à l'amour.»
Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].
Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous fussions plus longtemps en communauté de dépense.
Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait jouir!