Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné, avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas oublier, mais aimer.

Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable. C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs des arts[45]. Leur société, composée avec choix, avoit pour caractère l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et la plus parfaite harmonie des sentimens, des goûts et des esprits. Quelques femmes, toujours les mêmes et tendrement unies, en faisoient l'ornement: c'étoit la belle Desfourniels, qui, pour la régularité, la délicatesse des traits et leur finesse inimitable, étoit le désespoir des plus habiles peintres, et à qui la nature sembloit avoir exprès et à plaisir formé une âme assortie à un si beau corps; c'étoit sa soeur, Mme de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec les autres prisonniers d'Orléans; c'étoit la jeune Desfourniels, depuis comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté ni le naturel de sa mère, mêloit avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de l'esprit qu'on pardonnoit sans peine à sa vivacité ce qu'il y avoit quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome, amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractères un ton de raison saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de toutes les nouveautés littéraires, en faisoit un recueil exquis, et nous en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le château dans cette vallée, et son frère aîné, homme d'esprit, passionné pour Rabelais, portoient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de l'Osilière, l'homme le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit avec la naïve candeur de son âme et de son langage, faisoit penser à La Fontaine.

C'est là que je fus appelé, et que je fus bientôt chéri comme l'enfant de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu'à tant d'agrémens se trouva joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmans ouvrages. Il étoit beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il se doutât de sa beauté.

Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des momens et des soins que je devois à ses études, que j'achevai ma tragédie. J'obtins encore le prix de poésie cette année là, et je la compterois parmi les plus heureuses de ma vie, sans le chagrin où me plongea l'événement de la mort de ma mère. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont pouvoit être susceptible une douleur si grande, je les trouvai près de Mme Harenc. Je la quittai lorsque le père de mon disciple, lui destinant un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et jusqu'à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et sa maison a été la mienne.

Ma tragédie étant achevée, il étoit temps de la soumettre à la correction de Voltaire; mais Voltaire étoit à Cirey. Le parti le plus sage auroit été d'attendre son retour à Paris, et je le sentois bien. De quel secours n'eussent pas été pour moi l'examen, la critique, le conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eût gagné en passant sous ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de moi au delà de mes forces, m'eût-il découragé. Ces réflexions m'engagèrent à prendre ma résolution, et j'allai demander aux comédiens d'entendre la lecture de ma pièce.

Cette lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance. Les trois premiers actes et le cinquième furent pleinement approuvés; mais on ne me dissimula point que le quatrième étoit trop foible. J'avois eu d'abord pour ce quatrième acte une idée qui m'avoit paru hasardeuse, et que j'avois abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu être plus sage, je m'étois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut pour objet la distribution des rôles.

Lorsque les comédiens m'avoient gratuitement accordé mes entrées, Mlle Gaussin avoit été la plus empressée à les solliciter pour moi. Elle étoit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans tous les rôles tendres et qui ne demandoient que l'expression naïve de l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il étoit placé, ne laissoit rien à désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par Orosmane:

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin,

avoit été inspiré par elle. On peut de là juger combien elle étoit chérie du public, et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens étoient trop foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rôles tendres étoit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rôle de mon héroïne. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimulé le désir de l'avoir; elle me l'avoit témoigné de la manière la plus flatteuse et la plus séduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et pour la pièce et pour l'auteur.

Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étoient rares, et plus rares encore les rôles dont on attendoit du succès; mais le motif le plus intéressant pour elle étoit d'ôter ce rôle à l'actrice qui tous les jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune Clairon. Celle-ci n'avoit pas le même charme dans la figure; mais en elle les traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fierté, l'énergie du caractère, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les sentimens élevés. Depuis qu'elle s'étoit saisie des rôles de Camille, de Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui céder. Son jeu n'étoit pas encore réglé et modéré comme il l'a été dans la suite, mais il avoit déjà toute la sève et la vigueur d'un grand talent. Il n'y avoit donc pas à balancer entre elle et sa rivale pour un rôle de force, de fierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et, malgré toute ma répugnance à désobliger l'une, je n'hésitai point à l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que «l'on savoit bien par quel genre de séduction Clairon s'étoit fait préférer». Assurément elle avoit tort; mais Clairon, piquée à son tour, m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir prévenu de ce qui alloit se passer: «Tenez, Mademoiselle, je vous l'amène, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai séduit, si j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et je lui déclare à lui-même, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de votre main.» À ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge, elle m'y laissa.