Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc.
L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance.
Durant les répétitions de ma pièce, il m'arriva une aventure que j'ai racontée à mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus de deux ans que j'étois parti de Toulouse, et je n'avois payé qu'un an de la pension de mon frère au séminaire des Irlandois. J'en devois une année entière, et, avec bien de l'économie, j'avois mis en réserve mes cent écus pour la payer; mais je voulois pouvoir sûrement et sans frais les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et académicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors à Paris, j'allai le voir; et, en présence d'un homme décoré qui m'étoit inconnu, je lui demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sûre pour faire passer mon argent. Il me dit n'en avoir aucune. «Eh! sandis! s'écria l'homme au cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'étoit qu'un chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur de rencontrer ici. Il ne reconnoît pas ses amis de Toulouse.» Je lui avouai avec confusion que je ne savois point à qui j'avois l'honneur de parler. «C'est, reprit-il, à ce chevalier d'Ambelot qui vous applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien! tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandois. Donnez-moi votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre aise.» Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le chevalier de son empressement à me rendre ce bon office.
Alors, la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: «Je suis fâché, me dit Boubée, que vous, qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'Hôtel de ville. Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bête, qui tous les ans barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine du voisinage l'accusoit de l'avoir séduite. Elle étoit grosse: elle demandoit qu'il l'épousât, ou qu'il lui payât les dommages d'une innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre diable étoit désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que c'étoit elle qui l'avoit suborné; il vouloit même expliquer à ses juges comme elle s'y étoit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il exposeroit à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot, quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamné.» Il me promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée, je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la foiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges qu'on lui tendoit. Après quoi prenant la parole: «Je plaide dis-je, pour un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le voilà; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de l'interroger.» Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne ainsi: «On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la figure. Or ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est faussement accusé.» Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout d'une voix.»
Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et, en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée, et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.
Trois jours après, en passant le matin par la rue de la Comédie-Françoise, je m'entends appeler du haut d'un second étage. C'étoit un Languedocien nommé Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa fenêtre m'invitoit à monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre, autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons. «Mon ami, me dit-il, une petite incommodité m'oblige de garder la chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous déjeunons ensemble, déjeunez avec nous.» Sa petite incommodité étoit une sentence des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier étoit noyé de dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-là crédit chez le marchand de vin, le boulanger et l'écaillère, il nous donnoit des huîtres et du vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit été dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde dissolution de moeurs, formoit le caractère de cet homme, d'ailleurs aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement, doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins d'abandon de lui-même il eût été capable de remplir les plus grands emplois. Je le fréquentois peu, mais il m'intéressoit par sa franchise, sa gaieté, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet épicurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux.
Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, étoit l'un des convives du déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de change. «Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus léger service que nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire, vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez.» Et, me voyant prêt à m'en aller: «Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon carrosse: où voulez-vous que je vous mène?» Je refusai; il insista, et me fit monter dans sa voiture. «Permettez-moi seulement, reprit-il, de passer à la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et le plus généreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a été riche, et il s'est ruiné; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses amis au besoin.»
Arrivé à l'hôtel où il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture, et le moment d'après il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas. Je le vis hérissé, je lui en demandai la cause. «Mon ami, me dit-il, vous êtes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde à qui vous vous fierez, car il y a bien peu de gens sûrs! Celui-ci, par exemple, un homme à qui j'aurois confié ma fortune, le marquis de Montgaillard…—Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime contre lui?—Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en parlez à personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une maison où l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'écouta point: il ponte, il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il vient à moi, et me conjure de lui prêter ce que j'en ai. Je n'avois que douze louis, et j'avois donné ma parole à ce bon Favier de les lui apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose à Montgaillard le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet, parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqué de ma vie à personne! Ah! je suis indigné. Et n'ai-je pas raison de l'être! Vous, Monsieur, qui vous connoissez en procédés, dites-moi, n'ai-je pas raison?—Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable dès à présent, et je vais m'acquitter.—Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai plutôt.—Assurément, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est nécessaire, il est à vous. Trouvez bon, s'il vous plaît, que sur l'heure il vous soit remis.» Il fit la plus belle défense; mais de mon côté je m'obstinai si fort qu'il fallut me céder et recevoir mes cent écus.
Quelques jours après, une lettre du supérieur du séminaire fut pour moi un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'être moqué de lui en lui envoyant un chiffon. «L'homme sur qui votre aventurier a eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'écrivoit-il, ne lui doit rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie.» Jugez de ma fureur. C'étoit à mes yeux un grand crime que de m'avoir escamoté mes pauvres cent écus; mais une trahison bien plus horrible étoit de m'avoir fait passer, sinon pour un malhonnête homme, du moins pour un homme léger. «Juste Ciel! m'écriai-je; et de quel oeil mon frère est-il regardé dans ce moment?» Outré de douleur et de colère, et l'épée au côté (car en me vouant au théâtre j'avois changé d'état), je cours chez d'Ambelot, je le demande. «Ah! le malheureux! me répond le portier de l'hôtel, il est au For-l'Évêque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous avions.» Je ne le fis pas écrouer dans sa prison, mais peu de temps après j'appris qu'il y étoit mort, et je n'en fus point affligé.
Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de Mme Harenc. «Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel.» Et puis: «Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.—Oui, Madame.—Je vous laisse donc un moment.» Elle revint quelques instans après. «Je pense, reprit-elle, à votre pauvre frère; c'est peut-être sur lui que tombe l'humeur de ce prêtre irlandois. Dès demain, mon ami, il faut lui envoyer une meilleure lettre de change.—Oui, Madame, lui dis-je, telle est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.—Vous en aurez un. À présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En êtes-vous content?» Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui m'avoient été prononcés chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur. «Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du succès, ils l'auront prédit; si elle tombe, ils l'auront annoncé. Mais, qu'elle tombe ou qu'elle réussisse, souvenez-vous que ce jour-là vous soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous réjouir ou nous affliger avec vous.»