Comme elle parloit avec cette bonté, son homme d'affaires vint lui dire deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit-elle, voici une lettre de change payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier»; et lorsque je parlai d'en remettre la somme: «Denys, me dit-elle, Denys en est le débiteur; il s'acquittera bien.»
Dès lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragédie, et c'étoit bien assez. L'événement en étoit pour moi d'une telle importance qu'on me pardonnera, j'espère, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser.
Dans ce temps-là l'auteur d'une pièce nouvelle avoit pour lui et pour ses amis une petite loge grillée aux troisièmes sur l'avant-scène, dont je puis dire que la banquette étoit un vrai fagot d'épines. Je m'y rendis demi-heure avant qu'on ne levât la toile, et jusque-là je conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47].
On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux, jusqu'à l'endroit du quatrième acte dont on m'avoit tant menacé; mais, à l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans exagérer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes révolutions qui se passent dans l'âme et dans les sens étoient mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu'à l'heureuse violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononçant ces vers:
Va, ne crains rien, etc.,
toute la salle retentit d'applaudissemens redoublés. Jamais d'une frayeur plus vive on n'a passé à une plus soudaine et plus sensible joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le coeur et l'âme avec tant de violence que ma respiration n'étoit que des sanglots.
Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des acclamations du parterre qui me demandoit à grands cris, on vint me dire qu'il falloit descendre et me montrer sur le théâtre, il me fut impossible de me traîner seul jusque-là; mes jambes fléchissoient sous moi; il fallut que l'on me soutînt.
Mérope avoit été la première pièce où l'on eût demandé l'auteur, et Denys étoit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu flatteur étoit donc honorable encore, et aux trois premières représentations cet honneur me fut accordé; mais cette espèce d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient excessivement le mérite de mon ouvrage. Crébillon étoit vieux, Voltaire vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complaît d'abord à exagérer ses espérances; mais malheur à qui les déçoit! Ce fut ce que la réflexion ne tarda pas à me faire connoître, et ce dont les critiques s'empressèrent de m'avertir.
J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme Harenc. M. de Presle m'y ramena après le spectacle. Sa bonne mère, qui m'attendoit, me reçut dans ses bras; et, en apprenant mon succès, elle m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mère, et à l'instant un flot d'amertume se mêlant à ma joie: «Ah! Madame! lui dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mère si tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit bien heureuse!» Nos amis arrivèrent, croyant n'avoir qu'à me féliciter. «Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garçon. Le voilà qui pleure sa mère, qui auroit été, dit-il, si heureuse dans ce moment.»
Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientôt l'amitié que l'on me témoignoit se saisit de toute mon âme. Ah! si dans le malheur c'est un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des coeurs qui le partagent avec nous! J'ai toujours éprouvé qu'il m'étoit plus facile de me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que j'ai besoin de mes amis.