Dès que le sort de ma pièce fut décidé, j'en fis part à Voltaire, et en même temps je le priai de permettre qu'elle lui fût dédiée. On peut voir dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon succès et avec quelle bonté il en reçut l'hommage.

La même année que j'avois eu le malheur de perdre ma mère, Vauvenargues étoit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en ressentois, et, dans mon épître à Voltaire, il me fut doux de les répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j'ai écrit avec le plus de rapidité. Les vers couloient de source; je la fis dans une soirée, et depuis je n'y ai rien changé.

Ce que m'avoit prédit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un moment, je me trouvai riche et célèbre. Je fis de ma richesse l'usage convenable. Il n'en fut pas de même de ma célébrité. Elle devint la cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-là ma vie avoit été obscure et retirée. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abbé de Prades: celui-ci occupé à traduire la théologie d'Huet[49], et l'autre la physique de Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbés gascons[50], aimables fainéans, d'une gaieté intarissable, lesquels alloient courant le monde, tandis que nous étions appliqués au travail, et revenoient le soir nous réjouir des nouvelles qu'ils avoient recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je fréquentois étoient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son amie, où j'étois toujours désiré; celle de Voltaire, où je jouissois avec délices des entretiens de mon illustre maître, et celle de Mme Denis, sa nièce, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goût, de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher et chérir sa société. Toutes ces liaisons contribuoient à me remplir l'âme et l'esprit de courage et d'émulation, et à répandre dans mon travail plus de chaleur et de lumière.

Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jours, depuis deux ans, l'amitié des deux hommes les plus éclairés de leur siècle m'avoit permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues étoient ce que jamais on put entendre de plus riche et de plus fécond: c'étoit, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de faits intéressans et de traits de lumière; c'étoit, du côté de Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'étoit, d'un côté, le respect de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre, sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoroient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'étoit plus, et l'autre étoit absent. Je fus trop livré à moi-même.

Après le succès de Denys, un monde curieux, séduisant et frivole s'étant saisi de moi, je me vis emporté dans le tourbillon de Paris. C'étoit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la pièce nouvelle; et moi, flatté de cet empressement, je ne savois pas m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont les hôtes et les convives m'étoient également nouveaux, je me laissois comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où j'allois ni d'où je venois: si fatigué de la mobilité perpétuelle de ce spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de m'appliquer à rien. Cependant cette variété, ce mouvement de scènes, me plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mêmes, en me recommandant la sagesse et la modestie, pensoient que je devois céder à ce premier désir qu'on avoit de me voir. «Si ce n'est pas de l'amitié, ce sera, disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connoître les moeurs, les goûts, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le voyant de près que l'on peut bien l'étudier, et vous êtes heureux d'y être si favorablement et de si bonne heure introduit.»

Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modérément profiter de cet avantage; mais une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse, et, lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister.

Dans ce temps de dissipation et d'étourdissement, je vis un jour arriver chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opéra-Comique, et que je ne connoissois pas. «Monsieur, me dit-il, je suis chargé auprès de vous d'une commission qui, je crois, ne vous déplaira point. N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]?» Je lui répondis que ce nom étoit nouveau pour moi. «C'est, poursuivit Monet, le prodige de notre siècle pour l'esprit et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles, où elle faisoit l'ornement et les délices de la cour du maréchal de Saxe; elle a vu Denys le Tyran; elle brûle d'envie d'en connoître l'auteur, et m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez elle.» Je m'y engageai sans peine.

Jamais je n'ai été plus ébloui que je le fus en la voyant. Elle avoit encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonoise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses épaules; et sur sa tête des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevoient merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs feux deux yeux étincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de voir de si près tant de charmes; et son langage eut bientôt confirmé l'éloge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu prévoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauvé du danger que j'allois courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre père qui va vous apprendre à redouter la plus séduisante des passions.

Parmi les convives que mon enchanteresse avoit réunis ce jour-là, je trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dîner fut brillant de galanterie et de gaieté, mais avec bienséance. Mlle Navarre savoit tenir d'une main légère les rênes de la liberté. Elle savoit aussi mesurer ses attentions; et, jusque vers la fin du dîner, elle les distribua si bien que personne n'eut à se plaindre; mais insensiblement elles se fixèrent sur moi d'une manière si marquée, et à la la promenade, dans son jardin, elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'être seule avec moi, que les convives, l'un après l'autre et sans bruit, s'écoulèrent. Tandis qu'ils défiloient, son maître de danse arriva. Je lui vis prendre sa leçon. La danse qu'elle exécuta étoit connue alors sous le nom de l'Aimable vainqueur. Elle y déploya toutes les grâces d'une taille élégante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantôt fières, et tantôt remplies de mollesse et de volupté. La leçon ne dura guère plus d'un quart d'heure, et Lany fut congédié. Alors, en fredonnant l'air qu'elle avoit dansé, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de cet air-là. Je les savois; en voici le début:

Aimable vainqueur,
Fier tyran d'un coeur,
Amour, dont l'empire
Et le martyre
Sont pleins de douceur! etc.