«Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant le moment est propre à me les inspirer!» Une conversation qui commençoit ainsi ne devoit pas sitôt finir. Nous passâmes la soirée ensemble; et, dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel étoit le nouvel ouvrage dont j'étois occupé. Je lui en dis le sujet, et je lui en exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire à laquelle j'étois forcé. «Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, à votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en Champagne, dans le village d'Avenay, où mon père a des vignes et une petite maison[52]. Mon père est à Bruxelles, à la tête d'un magasin qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer à ses affaires. Je pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque après les vendanges. Dès que j'aurai tout arrangé pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne, vous ne faites pas de beaux vers.» Quelle raison, quelle sagesse, quelle force, aurois-je opposées au charme irrésistible d'une pareille invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait. Elle exigea de moi ma parole la plus sacrée de n'avoir aucun confident. Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre intelligence.

Depuis son départ jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux mois; et, quoiqu'il fût rempli par une correspondance assidue et très animée, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intéresser l'esprit et l'âme ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je recevois, inspirées par une imagination vive et brillante, en exaltant la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus ardemment désirer de revoir celle qui, même en son absence, me causoit ces ravissemens. J'employai ce temps-là à dénouer le plus grand nombre des liaisons que j'avois formées, faisant entendre aux uns que mon nouveau travail me demandoit la solitude, et prétextant avec les autres un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle Clairon, je prévins leurs inquiétudes; mais, redoutant la curiosité et la pénétration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur mon projet d'évasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amitié pour moi n'avoit pas attendu des succès pour se déclarer. Inconnu dans le monde, j'étois reçu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son oncle. Rien n'étoit négligé de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison agréable. Mes amis y étoient accueillis; ils étoient devenus les siens. Mon vieil ami l'abbé Raynal se souvient, comme moi, des soupers agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot son frère, le bon Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, y portoient une gaieté franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'à ces soupers j'étois le héros de la table; j'y avois la verve de la folie. La dame et ses convives n'étoient guère plus sages ni moins joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'échapper des liens de sa marquise du Châtelet, et de ses soupers du grand monde, il étoit trop heureux de venir rire aux éclats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur facile, égal, paisible, inaltérable, ne suffisoit-il pas à mes désirs? Que falloit-il de plus à mes délassemens, à la fin d'un long jour de travail et d'étude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux Avenay?

Elle arriva enfin, cette lettre tant désirée, si impatiemment attendue, qui devoit marquer mon départ. Je logeois seul alors dans le voisinage du Louvre. Délivré du souci de la dépense de ma table, je m'étois séparé de mes compagnons de ménage, n'ayant à mon service qu'une vieille femme à six francs par mois, et qu'un barbier au même prix. Ce fut à mon barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux lettres, qui, dans sa carriole, voulût me porter jusqu'à Reims avec ma petite valise. Il s'en offrit un à point nommé, et je partis. De Reims à Avenay j'allai à franc étrier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des ailes, en vérité il n'en eut pas pour moi: j'étois brisé en arrivant.

Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique ce temps soit éloigné, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas dans un état d'enivrement et de délire que je veux paroître à vos yeux.

Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont j'étois abreuvé furent mêlées des plus affreuses amertumes; que la plus séduisante des femmes étoit en même temps la plus capricieuse; que, parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit à chaque instant quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu'à tout moment sa volonté changeoit, et qu'à tout moment il falloit que la mienne lui fût soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour à tour, presque en même temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux esclave. Nous étions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre solitude par des incidens imprévus. La mobilité de ses nerfs, la vivacité singulière des esprits qui les animoient, lui causoient des vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle étoit le plus brillante d'enjouement et de santé, ses accès lui prenoient par des éclats de rire involontaires; au rire succédoient une tension dans tous ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se terminoient par des larmes. Ces accidens étoient plus douloureux pour moi que pour elle-même; mais ils me la rendoient plus chère et plus intéressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occupé l'intervalle de ses vapeurs! Tête à tête au milieu des vignes de Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme? C'étoit là son étude, c'étoit là son génie. Tous les jours elle imaginoit quelque nouvelle épreuve à faire sur mon âme. C'étoit comme un roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scènes.

Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entrée de leur jardin, c'étoit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre promenade lui étoit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs du jardin défendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit ma contenance. J'allois à lui, et fièrement je lui glissois un écu dans la main, mais sans qu'elle s'en aperçût, car elle eût pris cela pour un trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-même, et nous nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et à pas lents.

Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquiétude, tenant en main la lettre, ou véritable ou supposée, d'un amant malheureux, jaloux et furieux de mon bonheur, qui menaçoit de venir se venger sur moi de ses mépris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si j'avois paru troublé, j'aurois été perdu dans son esprit.

Dès que j'étois sorti d'une épreuve, elle en inventoit d'autres, et ne me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par où elle me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son père, ayant appris qu'un jeune homme étoit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche. Elle m'exagéra la colère où il en étoit. À l'entendre, elle étoit perdue, son père alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit, disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dépendoit de moi; mais elle eût mieux aimé mourir que de me l'indiquer: c'étoit à mon amour pour elle à me l'apprendre. Je l'entendois très bien, mais l'amour, qui près d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas oublier moi-même. Je l'adorois comme maîtresse, mais je n'en voulois point pour femme. J'écrivis à M. Navarre en lui faisant l'éloge de sa fille, et en lui témoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus innocente amitié. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me répondit que, si j'avois sur elle des vues légitimes (comme elle apparemment le lui faisoit entendre), il n'étoit point de sacrifices qu'il ne fût disposé à faire pour notre bonheur. Je répliquai en appuyant sur l'estime, sur l'amitié, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mécontente, et, soit pour se venger du refus de sa main, soit pour connoître quel seroit, dans un accès de jalousie, le caractère de mon amour, elle choisit, pour me percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus déchirant. Dans un de ces momens où je devois la croire tout occupée de moi seul, comme j'étois occupé d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle m'avoit menacé, fut celui qu'elle prononça. J'entendis de sa bouche: Ah! mon cher Béthizy! Figurez-vous, s'il est possible, de quel transport je fus saisi: je sortis éperdu, et, à grands cris appelant ses valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, à peine m'étois-je enfermé dans ma chambre pour me préparer à partir, elle accourut échevelée, et, frappant à ma porte avec des cris perçans et une violence effroyable, elle me força de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir en moi qu'un malheureux hors de lui-même, elle dut triompher; mais, effrayée de l'état où elle m'avoit mis, je la vis à son tour, désolée et désespérée, se jeter à mes pieds, et me demander grâce pour une erreur dont, disoit-elle, sa langue seule étoit coupable, et à laquelle ni sa pensée ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scène fût jouée, c'est ce qui paroît incroyable, et alors j'étois loin moi-même d'y penser; mais plus j'ai réfléchi depuis à l'inconcevable singularité de ce caractère romanesque, plus j'ai trouvé possible qu'elle eût voulu me voir dans cette situation nouvelle, et que, touchée après de la violence de ma douleur, elle eût voulu la modérer. Au moins est-il vrai que jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible moment. Aussi, après avoir été assez longtemps inexorable, me laissai-je à la fin persuader et fléchir; mais, peu de jours après, son père l'ayant rappelée à Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'espérance de la revoir bientôt, m'étant séparé d'elle, je revins à Paris.

La cause de mon évasion n'étoit plus un mystère: un poète chansonnier, l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, où il étoit alors, ayant appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une épître à Mlle Navarre, et cette épître couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir acquis la réputation d'homme à bonnes fortunes, dont je me serois bien passé, car elle me fit des jaloux, c'est-à-dire des ennemis.

Le lendemain de mon arrivée, je vis venir chez moi mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, et j'en reçus une semonce du sérieux le plus comique. «D'où venez-vous? me dit l'abbé Forest. Voilà une belle conduite! Vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu à vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on vous cherche en vain. Où est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme intéressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que vous êtes, vous ne méritez pas l'amour qu'elle a pour vous.—Quelle est, lui demandai-je, cette Ariane en pleurs? Et de qui parlez-vous?—De qui? reprit l'abbé Debon; de cette amante désolée qui vous a cru noyé, qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.—Messieurs, leur dis-je d'un ton ferme et d'un air sérieux, Mme Denis est mon amie, et rien de plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai fait mystère, ainsi qu'à vous, parce que je l'ai dû.—Oui, du mystère, reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une…!» Je l'interrompis. «Tout beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me suis jamais permis de réprimande avec vous, je vous prie de n'en pas user avec moi.—Eh! sandis! répliqua Forest, vous en parlez bien à votre aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots cassés. On nous accuse d'avoir été vos confidens, vos approbateurs, vos complices. Mme Denis elle-même nous voit de mauvais oeil, nous reçoit froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix pathétique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans le deuil.—Ah! j'entends: voilà donc, lui dis-je, le grand crime de mon absence. Vraiment! je ne m'étonne plus que vous m'ayez grondé si fort. Plus de soupers! Allons, il faut les rétablir. Vous serez invités demain.» Un air de jubilation se répandit sur leur visage. «Tu crois donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?—Oui, dit l'autre, elle est bonne femme, et la paix sera bientôt faite.—La paix de l'amitié, leur dis-je, sera toujours facile à faire: il n'en est pas de même de celle de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.»