Elle me reçut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquiétude que mon escapade lui avoit causée, comme à tous mes amis. J'essuyai ses reproches, et je confessai qu'à mon âge on n'étoit exempt ni de foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'étoit commandé; je n'avois pas dû le trahir. «N'allez pas, Madame, ajoutai-je, en paroître offensée; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il faut démentir plutôt que de l'autoriser.—Le démentir! dit-elle, est-ce qu'il se répand?—Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives dispersés pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce matin qui m'ont fait la scène la plus vive, et à qui vos soupers interrompus font croire que vous êtes au désespoir.» Je lui racontai cette scène; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il étoit convenable de les inviter au plus vite pour leur ôter l'idée d'une Ariane en pleurs. «Voilà, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amitié: facile, indulgente et paisible, rien ne l'altère, et avec elle on vit content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec l'amour…—Avec l'amour! s'écria-t-elle, que le Ciel m'en préserve! Cela n'est bon qu'en tragédie, et le comique, à moi, est le genre qui me convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela vous vous êtes bien adressé. Je vous en fais mon compliment.»
Hélas! oui, je savois déjà, par ma fatale expérience, combien la passion de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible et violent: mais jusque-là je n'en avois connu que les peines les plus légères; il me réservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel!
La première lettre que je reçus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisième se fit attendre, et ce n'étoient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant. Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses. Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étoient les causes qu'on m'alléguoit de cette négligence et de cette froideur. Je devois connoître les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de s'y livrer. Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de l'amour. À trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je trouvai d'abord ce silence si incompréhensible qu'après que les facteurs avoient passé et m'avoient dit ces mots accablans: Il n'y a rien pour vous, j'allois à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse n'étoit pas restée au bureau; et, après y avoir été, j'y retournois encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompée, je séchois, je me consumois.
J'ai oublié de dire qu'en arrivant à Paris, en passant par le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopâtre m'ayant frappé de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois acheté bien vite, et l'avois emporté chez moi. C'étoit ma seule consolation. Je m'enfermois seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois, par pitié, un mot de lettre qui me rendît la vie. Insensé! comment cette image m'auroit-elle entendu? Celle à qui elle ressembloit ne daignoit pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'étoit pas naturel. Je la croyois malade ou enfermée par son père et gardée à vue comme une criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis l'affreuse vérité.
Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en eût fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous étions dans le foyer de la Comédie, elle entendit le marquis de Brancas-Céreste[54] dire à quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles. «Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez vu Mlle Navarre?—Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus brillante que jamais, menant enchaîné à son char le chevalier de Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre.» J'étois présent; j'entendis sa réponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfans! quelle folie que celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre par ses foiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la pudeur!
Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman n'en fut pas long, et il finit misérablement.
La fièvre qui m'avoit saisi le soir même où j'avois appris mon malheur me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune homme qui m'étoit inconnu et qui me déclina son nom: c'étoit le chevalier de Mirabeau. «Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de Vauvenargues, mon ancien camarade au régiment du roi. Je serois fier de mériter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je désire de l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de votre successeur auprès de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent jaloux moi-même de la manière dont elle me parloit de vous; et, à mon départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a été de venir vous voir et de vous demander votre amitié.
—Monsieur le chevalier, lui répondis-je, vous me voyez malade; je le suis de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre si subitement de l'amitié pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez, m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifié, c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme comme vous. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de l'autre je ne vous dirai que du bien.»
Après cette conversation, qui fut longue et intéressante: «Monsieur, me dit-il, je me flatte que vous ne serez point fâché d'apprendre que Mlle Navarre m'ait communiqué vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins l'éloge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa part, je suis chargé de recevoir les siennes.—Monsieur, lui demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser à vous les remettre?—Non, me dit-il, elle a compté, ainsi que moi, que vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.—Pardon, lui répondis-je, pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors que de ce qui est à moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être content.» Alors, tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de Mlle Navarre: «Vous reconnoissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres ont été brûlées.» À l'instant je les mis au feu avec les miennes, et, tandis qu'elles brûloient ensemble: «Mon devoir est rempli, ajoutai-je, mon sacrifice est consommé.» Il approuva ma délicatesse, et se retira satisfait.
La fièvre ne me quittoit pas; j'étois mélancolique; je ne voulois plus voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.