Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. «Qui est là?» On ne me répond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcôve, et, dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage, appuyé sur le mien, me baignoit de larmes. «Qui êtes-vous?» demandai-je encore. Et, sans me répondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et de pleurs. Enfin on se lève, et je vois Mlle Navarre, en déshabillé du matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. «C'est vous, Mademoiselle! m'écriai-je. Hélas! qui vous amène? Voulez-vous me faire mourir?» En disant ces mots, j'aperçus derrière elle le chevalier de Mirabeau, immobile et muet. Je crus être dans le délire; mais elle, se tournant vers lui d'un air tragique: «Voyez, Monsieur, lui dit-elle, voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionné, le plus fidèle, le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel état mon amour pour vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice.» Le chevalier étoit pétrifié d'étonnement et d'admiration. «Êtes-vous en état de vous lever? me demanda-t-elle.—Oui, lui dis-je.—Eh bien! levez-vous et donnez-nous à déjeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons à vous communiquer des choses de grande importance.»

Je me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café au lait. Dès que nous fûmes seuls: «Mon ami, me dit-elle, monsieur le chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels, nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des difficultés à vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite. Il y traite légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison.» Je lui représentai qu'un rival jaloux n'étoit pas obligé d'être juste envers son rival, et qu'il ne seroit guère ni prudent ni possible de s'attaquer au maréchal de Saxe. «Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel, l'épée à la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre. Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à quelque puissance étrangère: il est connu, il peut choisir. Avec son nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide; incessamment on le verra à la tête des armées, et c'est dans un champ de bataille qu'il se mesurera avec le maréchal.—Fort bien, Mademoiselle, m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et l'autre dans un projet si généreux.» Je les vis en effet aussi fiers, et aussi contens de leur résolution que si elle avoit dû s'exécuter le lendemain. Dans la suite j'appris qu'après s'être mariés en Hollande, ils avoient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant «ami des hommes», et l'ennemi de son frère, avoit eu le crédit de le faire poursuivre jusque dans les États du pape; qu'au moment où les sbires, par ordre du vice-légat, venoient pour l'arrêter, sa femme étoit en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit saisie avoit causé en elle une révolution qui lui avoit donné la mort.

Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet «ami des hommes», que j'ai connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux, orgueilleux et méchant, a été ma bête d'aversion.

Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'étoit fait en moi lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour, et surtout de ma jalousie, je trouvai juste la préférence qu'elle lui avoit donnée, et, loin d'en être humilié, je m'applaudis de lui avoir cédé. Par là je reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanité blessée entroit dans les dépits et dans les chagrins de l'amour.

Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquiétude, un ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cléopâtre, que j'avois encore devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus, mais il m'importunoit, et je m'en délivrai. Ce qui redoubloit ma tristesse, c'étoit la perte de mon talent. Parmi les délices et les tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve à donner au travail: Mlle Navarre m'y excitoit elle-même. Les jours d'orage, comme elle avoit peur du tonnerre, il falloit ou dîner ou souper dans ses caves (qui étoient celles du maréchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles de vin de Champagne, il étoit difficile de ne pas s'échauffer la tête. Il est bien vrai que ces jours-là mes vers étoient fumeux; mais la réflexion dissipoit ces vapeurs. À mesure que j'avancois, je lui lisois mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce qu'elle appeloit son trône: c'étoit, au haut des vignes, un monticule de gazon entouré de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses lettres la description de ce trône qui nous attendoit, disoit-elle: celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'étoit là qu'à ses pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art étoient semés pour moi, je n'y trouvai que des épines. Le génie qui m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon âme tombèrent languissans comme les voiles d'un navire auquel tout, à coup manque le vent qui les enfloit.

Mlle Clairon, qui voyoit la langueur où j'étois tombé, s'empressa d'y apporter remède. «Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux?—Je n'en connois, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le vouloit bien; mais seroit-elle assez généreuse pour le vouloir?—C'est ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma connoissance? je vous aiderai si je puis.—Oui, vous la connoissez, et vous pouvez beaucoup sur elle.—Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous êtes capable de fidélité, de constance, et qu'elle est sûre d'être heureuse en vous aimant.—Vous croyez donc tout cela de moi?—Oui, j'en suis très persuadée.—Ayez donc la bonté de vous le dire.—À moi, mon ami?—À vous-même.—Ah! s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en serai bien glorieuse.»

Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le prévoir, ne fut pas de longue durée, mais qui eut pour moi l'avantage de me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent mieux d'accord qu'ils l'étoient dans mon coeur.

Denys fut remis au théâtre; il eut, à la reprise, même succès que dans la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y prenoit celle à qui rien n'étoit plus cher que ma gloire. Elle y fut plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!

Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon étoit un sentiment trop vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma passion pour elle, ce qui n'étoit que de l'amour; mais, indépendamment des charmes de l'actrice, elle étoit encore à mes yeux une amante très désirable par une jeunesse brillante de vivacité, d'enjouement et de tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sûr d'elle comme de moi-même, la tête libre et l'âme en paix, je donnois au travail une partie du jour, et l'autre lui étoit réservée. Charmante je l'avois quittée; la même, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel dommage qu'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de constance!

Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me dit: «N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise: le bailli de Fleury doit y souper, et il me ramène.—J'en suis connu, lui répondis-je naïvement, il voudra bien me ramener aussi.—Non, me dit-elle, il n'aura qu'un vis-à-vis.» Ce mot fut un trait de lumière. Et comme elle m'en vit frappé: «Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une fantaisie, il faut me la passer.—Est-il bien vrai? lui demandai-je, parlez-vous sérieusement?—Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne serai jamais fausse.—Je vous en sais bon gré, lui dis-je, et je cède la place à monsieur le bailli.» Pour cette fois je me sentis du courage et de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un sentiment honnête est plus analogue et plus doux à mon coeur qu'un goût frivole et passager.