Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: «Mlle B*** vous a promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre mère n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidèle à sa parole: il se présente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun sans votre propre consentement.» À ces mots, je sentis renaître en moi non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce, si vive et si tendre que je n'y aurois point résisté si ma fortune et mon état avoient eu quelque consistance. «Hélas! dis-je à Rigal, que ne suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma chère B***! mais malheureusement le sort que j'aurois à lui offrir est trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide; et je ne puis que porter envie à celui qui est en état de le lui assurer.»

Quelques jours après je reçus de Mlle Clairon un billet conçu en ces mots: «Votre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connois trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends.» Je me rendis chez elle. Il y avoit du monde. «J'ai à vous parler», me dit-elle en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. «Vous me marquez, Mademoiselle, que mon amitié peut, lui dis-je, vous être bonne à quelque chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle.—Ce n'est ni votre zèle ni votre amitié seule que je réclame, me dit-elle, c'est votre amour; il faut que vous me le rendiez.» Alors, avec une ingénuité qui, pour tout autre que moi, auroit été plaisante, elle me dit combien cette poupée, le bailli de Fleury, avoit peu mérité que j'en fusse jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un coeur où la réflexion avoit éteint l'amour.

«Vous ne m'avez pas trompé, lui dis-je; et, aussi sincère que vous, je me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne serons plus amans.» J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis cependant que j'étois un peu trop vengé.

Aristomène étoit achevé, je le lus aux comédiens. Mlle Clairon assista à cette lecture avec une dignité froide. On nous savoit brouillés: je n'en fus que plus applaudi. C'étoit un problème parmi les comédiens si je lui donnerois le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète, surtout lorsqu'elle apprit que les autres rôles étoient distribués. Elle reçut le sien, et, un quart d'heure après, elle arriva chez moi avec une de ses amies. «Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont elle entroit sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on lui avoit remis), je ne veux point du rôle sans l'auteur, car l'un m'appartient comme l'autre.—Ma chère amie, lui dis-je en l'embrassant, à ce titre je suis à vous: n'en demandez pas davantage. Un autre sentiment nous rendrait malheureux.—Il a raison, dit-elle à sa compagne: ma mauvaise tête feroit son tourment et le mien. Venez donc, mon ami, venez dîner chez votre bonne amie.» Dès ce moment l'intimité la plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et, quoique éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a changé le fond de nos sentimens mutuels.

À propos de cette amitié libre et sûre qui régnoit entre nous, je me rappelle un trait qui ne me doit point échapper.

Mlle Clairon n'étoit ni riche, ni économe; souvent elle manquoit d'argent. Un jour elle me dit: «J'ai besoin de douze louis. Les avez-vous?—Non, je ne les ai pas.—Tâchez de me les procurer, et apportez-les-moi ce soir dans ma loge, à la Comédie.» Aussitôt je me mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques autres de cette classe: je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la loge de Mlle Clairon. Elle étoit tête à tête avec le duc de Duras. «Vous venez bien tard, me dit-elle.—Je viens, lui dis-je, d'être en quête de quelque argent qui m'est dû; mais j'ai perdu mes pas.» Cela dit, et bien entendu, j'allai prendre place dans l'amphithéâtre, lorsque, du bout du corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le duc de Duras qui vient à moi et qui me dit: «Je viens de vous entendre dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?» À ces mots il tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étois point pressé. «Ce n'est pas là répondre, insista-t-il; quel est l'argent que vous deviez toucher?—Douze louis, lui dis-je enfin.—Les voilà, me dit-il, mais à condition que, toutes les fois que vous en manquerez, vous vous adresserez à moi.» Et lorsque je les lui rendis et le pressai de les reprendre: «Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la vôtre.» Je n'usai point de ce crédit; mais depuis ce moment il n'est point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés ensemble à l'Académie françoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie à saisir les momens de me rendre de bons offices. Quand je dînois chez lui, il me donnoit toujours de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accès de sa goutte, il témoignoit encore du plaisir à me voir. On le disoit léger; assurément il ne le fut jamais pour moi. Revenons à Aristomène.

Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait la Mort de César en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes; mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné, donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je ne saurois vous passer.—Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et j'espère bien les remplir.—Et comment? me demanda-t-il: je viens d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?—Non, répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais, quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.—Allons, mon enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe. Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus désespérantes que naissent les grandes beautés.»

Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.—Quoi! la Tournelle sur le théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.—Oui, lui dis-je, c'est un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.»

Aristomène eut au moins autant de succès que Denys. Voltaire, à chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte. Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et, discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo, Clairon! s'écria Voltaire, macle animo, generose puer!»

Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent, j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le croyoit d'inquiéter l'auteur de Zaïre, d'Alzire, de Mérope et de Mahomet.