À cette première représentation d'Aristomène, je fus encore obligé de me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public.
Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme. Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet, voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses atrocités, il dit:
Théonis le défend et s'en nomme l'auteur,
il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt, s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au parterre, comme pour l'apaiser:
Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur.
À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.
Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'Aristomène fut remis au théâtre.
À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble salutation, répondre à cette nouvelle faveur.
L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me présenter au public, va occuper dans ces Mémoires une place considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M. de La Popelinière[57]. Dès le succès de Denys le Tyran, il m'avoit attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront à mes enfans à être plus sages que moi.