Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon, et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province, étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon, m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal, comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant Zaïre et Iphigénie mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez elle ensemble.»
Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant qu'Aristomène fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais, corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière qui sentoit en lui son héros.
Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la proposition.
La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées, disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre, c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique. C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi: «Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donnera monsieur le maréchal; après-demain, le Coq du village, les Amours grivois, etc.»
Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs caprices, lui donnoient, disoit-il, plus de tourmens que les hussards de la reine de Hongrie. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.
Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre seconde leçon, ces mots: Zaïre, vous pleurez! furent l'écueil de ma sagesse.
La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent comme fille de ce héros.
Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce conseil.
Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de Cléopâtre, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit un héros en amour comme en guerre. «Et cet Antoine, disoit le maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu.
Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune.