Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise, vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir? son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la prit, et je fus fidèle à ma promesse.

Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis, j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que, lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer l'écueil pour vous préserver du naufrage.

Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À la première représentation de Cléopâtre, s'étant trouvé dans le corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation: «Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et, pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son épitaphe:

À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles,
Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin,
Au léopard farouche il imposa le frein.
Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement.

M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps, mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse, et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger; voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État, avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.»

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et, parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction, et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.

Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal, de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et, avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et, tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit chez lui.

C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol, nous avoit fait connoître les chants de l'Italie.

Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut entendre la lecture d'Aristomène, et, de tous les critiques dont j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre eux sans témoins.