La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?—Des protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.—Des protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!… De la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus nécessaire.»
Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit Aristomène, qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc, je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin. J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions, sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée; j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit quelquefois d'un peu loin.
Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion. Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait.
Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est encore un rendez-vous de beaux esprits.»
C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison.
Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens; l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui, aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en chasser.
Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses: Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ. Et plût au Ciel qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.
Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui: Qu'il s'en aille cuver son or. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus borné que lui.
En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la charnière en est d'une délicatesse!… non, il n'y a point de tabatière mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!—Quoi! Monsieur, dit La Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque s'ouvre?—Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.—Et que me fait votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!—Ah! Monsieur, de tels ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai pas un qui…—Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.—C'est dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.»
Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine, s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65].