Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée, et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu… «Et ne me connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna la main et monta avec elle.

La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami, qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble, et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur recommandant la décence et la paix.

Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime? Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération, l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.»

Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame, lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir jusqu'à son dernier moment.»

C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce qui la perdit.

La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir. Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers, après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés, nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts. Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes venoient jouir de ses plaisirs.

À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies, quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étoient invités.

La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel. Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage.

Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste, c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué, comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat, selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent.