Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles, et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli.
J'avois négligemment fini la tragédie de Cléopâtre; et cette pièce qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant.
Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la fable des Héraclides. Il y avoit quelque ressemblance avec l'Iphigénie en Aulide; mais, par les caractères et les incidens de l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec, Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je voulois jouter avec lui.
À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis. J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, Cache ta vie, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.
Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu; mais, après le succès de Denys et d'Aristomène, on m'avoit donné le conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans, un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute.
Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui «attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par son déchaînement contre tous mes ouvrages.
Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis au jour la tragédie des Héraclides[67]. C'étoit la plus foiblement écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie; et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein succès.
J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible; et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il ne cherche plus qu'à s'égayer.
Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats.
Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît.