Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des Héraclides, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où j'étois comme anéanti.

Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc, que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la suite.

Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du Devin du village, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés. Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme. Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son mauvais génie leur a attribué.

À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de toute personnalité[69].

Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je, un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi, dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il renoncer aux lettres.

J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé sur l'Établissement de l'École militaire[70], monument élevé à la gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas: «Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois. «Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve; j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire, et me relever, comme lui, d'une chute par un succès.

Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien.

Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette, elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente. Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine. Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre seule me donne une si singulière importance?»

Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce; mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je reconnus que le public avoit raison.

Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et, par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas né.