Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle, écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât cette consolation.

Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille, et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression. Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos.

M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi.

Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien. Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde, celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme.

«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.—On dit, Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient, pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit, et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et de la ville et de la cour.—Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et léger.

Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73], Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance; nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la fin du repas.

Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit, par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible, généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu. Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus parfait modèle des époux.

Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente; mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée, que j'ai peint autrefois la Bergère des Alpes. Une imagination vive et une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon, bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression.

Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes amis intimes dès que nous nous fûmes connus.

Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si, d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le sien!