Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban, elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville; et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi. Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin. Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en lui disant, comme Médor à Angélique[79]:

Vous servir est ma seule envie:
J'en fais mon espoir le plus doux:
Vous m'avez conservé la vie;
Je ne la chéris que pour vous.

Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère: il fallut le rendre public.

Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde, voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en mourut de douleur.

Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans ces Mémoires, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux.

Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour, n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.» L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans, dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens.

Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son style, je ne lisois jamais les belles scènes de Proserpine, de Thésée et d'Armide, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence facile à imiter, et en effet inimitable:

Ut sibi quivis
Speret idem, sudet multum, frustraque laboret
Ausus idem.

D'un autre côté, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler sur de mauvais poèmes, et j'aurois bien voulu lui en donner de meilleurs.

J'étois dans ces dispositions, lorsqu'à la naissance du duc de Bourgogne, le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer, à Passy, de faire, avec Rameau, un opéra relatif à cet heureux événement, et susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage, paroles et musique, tout fût fait à la hâte et à jour nommé.