On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée. Cependant, comme Acanthe et Céphise[80] étoit un spectacle à grande machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques grands effets d'harmonie, et peut-être aussi l'intérêt des situations, le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze représentations; c'étoit beaucoup pour un ouvrage de commande.

Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore mettre en musique, la Guirlande[81] et les Sybarites[82]. Ils eurent tous deux du succès; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux d'une mélodie après laquelle la musique françoise me sembloit lourde et monotone. Ces airs, ces duos, ces récits mesurés dont les Italiens composoient la scène lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient l'âme. J'en étudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprît avec moi de transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau, déjà vieux, n'étoit pas disposé à changer de manière; et, dans celle des Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, de Pergolèse, ou de Jomelli, le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps après que je trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dès lors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tête desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la volupté, se distinguoient dans les coulisses les intendans des Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie; et leur commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des saillies de gaieté du meilleur goût et du meilleur ton. Cury, le chef de la bande joyeuse, étoit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans son sérieux ironique, et plus espiègle que malin. L'épicurien Tribou[83], disciple du P. Porée, et l'un de ses élèves les plus chéris, depuis acteur de l'Opéra, et après avoir cédé la scène à Jélyotte, vivant libre et content de peu, étoit charmant dans sa vieillesse, par une humeur anacréontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se laisser doucement aller au courant des années, et dans leur déclin conserver cette philosophie verte, gaie et naïve, que Montaigne lui-même n'attribuoit qu'à la jeunesse.

Un caractère d'une autre trempe, et aussi aimable à sa manière, étoit celui de Jélyotte[84]: doux, riant, amistoux, pour me servir d'un mot de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspiroit. En effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie vu en ma vie, je répondrai: C'est Jélyotte. Né dans l'obscurité, et enfant de choeur d'une église de Toulouse dans son adolescence, il étoit venu de plein vol débuter sur le théâtre de l'Opéra, et il y avoit eu le plus brillant succès: dès ce moment il avoit été, et il étoit encore l'idole du public. On tressailloit de joie dès qu'il paroissoit sur la scène; on l'écoutoit avec l'ivresse du plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix. Cette voix étoit la plus rare que l'on eût entendue, soit par le volume et la plénitude des sons, soit par l'éclat perçant de son timbre argentin. Il n'étoit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il n'avoit qu'à chanter; on eût dit qu'il charmoit les yeux en même temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit, à demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et son état n'avoit pour lui aucun de ses désagrémens. Chéri, considéré parmi ses camarades, avec lesquels il étoit sur le ton d'une politesse amicale, mais sans familiarité, il vivoit en homme du monde, accueilli, désiré partout. D'abord c'étoit son chant que l'on vouloit entendre; et, pour en donner le plaisir, il étoit d'une complaisance dont on étoit charmé autant que de sa voix! Il s'étoit fait une étude de choisir et d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare avec un goût délicieux; mais bientôt on oublioit en lui le chanteur, pour jouir des agrémens de l'homme aimable; et son esprit, son caractère, lui faisoient dans la société autant d'amis qu'il avoit eu d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'étoit jamais déplacé. Il s'étoit fait, par son talent et par les grâces qu'il lui avoit obtenues, une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en avoit fait avoit été de mettre sa famille à son aise. Il jouissoit, dans les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très considérable, car c'étoit le crédit que donne le plaisir; et il l'employoit à rendre dans la province où il étoit né des services essentiels. Aussi y étoit-il adoré. Tous les ans il lui étoit permis, en été, d'y faire un voyage, et, de Paris à Pau, sa route étoit connue; le temps de son passage étoit marqué de ville en ville; partout des fêtes l'attendoient; et, à ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui à Toulouse avant mon départ. Il avoit deux amis dans cette ville, à qui jamais personne ne fut préféré: l'un étoit le tailleur chez lequel il avoit logé; l'autre son maître de musique lorsqu'il étoit enfant de choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que Jélyotte feroit à Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il étoit invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant et plus qu'il n'auroit voulu l'être, il étoit renommé pour sa discrétion; et de ses nombreuses conquêtes on n'a connu que celles qui ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Jélyotte eût un ennemi.

Le reste de la société des Menus-Plaisirs étoit tout simplement des amis de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenois mon coin avec quelque distinction.

Or, après les dîners joyeux que je venois de faire avec ces messieurs-là, qu'on s'imagine me voir passer à l'école des philosophes, et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivés d'Italie, dans le fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert, les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvétius, les Rousseau, tous brûlans de zèle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour élever cet édifice immense de l'Encyclopédie, dont on jetoit les fondemens; on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe:

Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.

Oui, j'en conviens, tout m'étoit bon, le plaisir, l'étude, la table, la philosophie; j'avois du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me livrois volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère étoit encore flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cédois à l'exemple et à l'attrait du vice. J'étois content, j'étois heureux, lorsque dans la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrière, faisant avec lui tête à tête un dîner frugal, je l'entendois, après avoir chiffré tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres, plein de goût, d'esprit et de lumières; ou que sur la morale, déployant à mes yeux la sagesse d'un esprit mûr et l'enjouement d'une âme jeune et libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Démocrite, et me faisoit rire aux dépens de la sottise et de l'orgueil. J'étois aussi heureux, mais d'une autre façon, plus légère et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses, à table entre nos amateurs parmi les nymphes et les grâces, quelquefois parmi les bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de l'entreprise de l'Encyclopédie, je m'engageai à y contribuer dans la partie de la littérature; et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent à mon travail, j'ai fait plus que je n'espérois, et plus qu'on n'attendoit de moi.

Voltaire alors étoit absent de Paris; il étoit en Prusse. Le fil de mon récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son départ elles avoient été les mêmes, et les chagrins qu'il avoit éprouvés sembloient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif un moment fut celui de la mort de la marquise du Châtelet; mais, à ne rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait souvent, la mobilité de son âme. Lorsque j'allai lui témoigner la part que je prenois à son affliction: «Venez, me dit-il en me voyant, venez partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir, je suis inconsolable.» Moi, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit comme une furie attachée à ses pas, et qui savois qu'ils avoient été plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui. Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause même de cette mort quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte. «De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tuée! le brutal. Il lui a fait un enfant.» C'étoit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il me parloit. Et le voilà me faisant l'éloge de cette femme incomparable, et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez plaisant; et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi, en m'en allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule étoit fixe en lui et comme inhérente à son âme: c'étoit l'ambition et l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette passion, rien ne lui étoit indifférent.

Ce n'étoit pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de lettres; il vouloit être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre, il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord, la maréchale de Villars, le grand-prieur de Vendôme, et, depuis, le duc de Richelieu, le duc de La Vallière, les Boufflers, les Montmorency, avoient été son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait avec quelle familiarité respectueuse il avoit l'art de leur écrire et de leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une conversation non moins séduisante que ses poésies, le faisoient chérir et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse étoit admise aux soupers du roi. Pourquoi lui n'en étoit-il pas? C'étoit l'une de ses envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit à Boileau et à Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher d'Auguste, que l'Énéide avoit été lue dans le cabinet de Livie. Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie n'avoient-ils pas été employés honorablement, l'un dans le ministère et l'autre en ambassade? La place d'historiographe étoit déjà pour lui une marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant d'éclat?

Il avoit acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi: cette charge, communément assez oiseuse, donnoit pourtant le droit d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères, et il s'étoit flatté que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se borneroient pas à de stériles complimens de félicitation et de condoléance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin à la cour; et, lorsqu'il avoit un projet dans la tête, il y tenoit obstinément: l'une de ses maximes étoit ces mots de l'Évangile: Regnum coelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud; il employa donc à s'introduire auprès du roi tous les moyens imaginables.