Lorsque Mme d'Étioles, depuis marquise de Pompadour, fut annoncée pour maîtresse du roi, et avant même qu'elle fût déclarée, il s'empressa de lui faire sa cour. Il réussit aisément à lui plaire; et, en même temps qu'il célébroit les victoires du roi, il flattoit sa maîtresse en faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il n'obtînt la faveur d'être admis aux soupers des petits cabinets, et je suis persuadé qu'elle l'auroit voulu.

Transplantée à la cour, et assez mal instruite du caractère et des goûts du roi, elle avoit d'abord espéré de l'amuser par ses talens. Sur un théâtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opéra, dont quelques-uns étoient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa voix, son chant, étoient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprès d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs. C'étoit empiéter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour éloigner de là un homme qui les auroit tous dominés, s'il avoit plu au roi autant qu'à sa maîtresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas, et que son empressement à se produire ajoutoit encore à ses préventions contre lui. Peu touché des louanges qu'il lui avoit données dans son Panégyrique, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un flatteur ambitieux. À grand'peine avoit-il enfin consenti à ce qu'il fût reçu à l'Académie françoise. Sans compter les amis de la religion, qui n'étoient point les amis de Voltaire, il avoit à l'entour du roi des jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-là étoient attentifs à censurer ce qu'il faisoit pour plaire. À leur gré, le poème de Fontenoy n'étoit qu'une froide gazette; le Panégyrique du roi étoit inanimé, sans couleur et sans éloquence; les vers à Mme de Pompadour furent taxés d'indécence et d'indiscrétion, et dans ces vers surtout,

Soyez tous deux sans ennemis,
Et gardez tous deux vos conquêtes,

on fit sentir au roi qu'il étoit messéant de le mettre au niveau et de pair avec sa maîtresse.

Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut aisé de relever l'inconvenance et le ridicule d'avoir donné pour spectacle à l'infante cette Princesse de Navarre, qui véritablement n'étoit pas faite pour réussir. Je n'en dis pas de même de l'opéra du Temple de la Gloire: l'idée en étoit grande, le sujet bien conçu et dignement exécuté. Le troisième acte, dont le héros étoit Trajan, présentoit une allusion flatteuse pour le roi: c'étoit un héros juste, humain, généreux, pacifique, et digne de l'amour du monde, à qui le temple de la Gloire étoit ouvert. Voltaire n'avoit pas douté que le roi ne se reconnût dans cet éloge. Après le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant que Sa Majesté passoit sans lui rien dire, il prit la liberté de lui demander: «Trajan est-il content?» Trajan, surpris et mécontent qu'on osât l'interroger, répondit par un froid silence; et toute la cour trouva mauvais que Voltaire eût osé questionner le roi.

Pour l'éloigner, il ne s'agissoit que d'en détacher la maîtresse; et le moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crébillon.

Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du Marais, travaillant à bâtons rompus à ce Catilina qu'il annonçoit depuis dix ans, et dont il lisoit çà et là quelques lambeaux de scènes qu'on trouvoit admirables. Son âge, ses succès, ses moeurs un peu sauvages, son caractère soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air, le ton imposant, quoique simple, dont il récitoit ses vers âpres et durs, la vigueur, l'énergie qu'il donnoit à son expression, tout concouroit à frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'étoient pas bêtes, ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicéron:

Catilina, je crois que tu n'es point coupable;
Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable;
Et je ne vois en toi que l'esprit et l'éclat
Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat.

Le nom de Crébillon étoit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire. Électre et Rhadamiste, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient peu de monde; tout le reste des tragédies de Crébillon étoit oublié, tandis que, de Voltaire, Oedipe, Alzire, Mahomet, Zaïre, Mérope, occupoient le théâtre dans tout l'éclat d'un plein succès. Le parti du vieux Crébillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de l'appeler le Sophocle de notre siècle; et, même parmi les gens de lettres, les Marivaux disoient que devant le génie de Crébillon devoit pâlir et s'éclipser tout le bel esprit de Voltaire.

On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonné, qu'on laissoit vieillir sans secours, parce qu'il étoit sans intrigue. C'étoit la prendre par son endroit sensible. «Que dites-vous? s'écria-t-elle; Crébillon est pauvre et délaissé!» Aussitôt elle obtint pour lui du roi une pension de cent louis sur sa cassette.