Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même.
—Eh bien! repris-je, si j'avois un fils, et s'il avoit le malheur de servir contre son ami la haine d'un Gusman, je lui…—N'achevez pas, me dit Thomas, en me serrant la main; ma réponse est faite, et bien faite.—Eh! mon ami, lui dis-je, croyez-vous que j'en aie douté?—Vous êtes cependant venu vous en assurer, me dit-il avec un doux reproche.—Non, certes, répondis-je, ce n'est pas pour moi que j'en ai voulu l'assurance, mais pour des gens qui ne connoissent pas votre âme aussi bien que je la connois.—Dites-leur, reprit-il, que, si jamais j'entre à l'Académie, ce sera par la belle porte. Et, à l'égard de la fortune, j'en ai si peu joui, et m'en suis passé si longtemps, que j'espère bien n'avoir pas désappris à m'en passer encore. «À ces mots, je fus si ému que je lui aurois cédé la place, s'il avoit voulu l'accepter, et s'il l'avoit pu décemment; mais la haine de son ministre contre moi étoit si déclarée que nous aurions passé, lui pour l'avoir servie, moi pour y avoir succombé. Nous nous en tînmes donc à la conduite libre et franche qui nous convenoit à tous deux. Il ne se mit point sur les rangs, et il perdit sa place de secrétaire du ministre. On n'eut pourtant pas l'impudence de lui ôter celle de secrétaire-interprète des Suisses. Il fut reçu de l'Académie immédiatement après moi; il le fut par acclamation, mais à une longue distance: car, de 1763 jusqu'en 1766, il n'y eut point de place vacante, quoique, année commune, le nombre des morts, à l'Académie, fût de trois en deux ans.
Je dois dire, à la honte du comte de Praslin et à la gloire de Thomas, que celui-ci, après s'être refusé à un acte de servitude et de bassesse, crut devoir ne se retirer de chez un homme qui lui avoit fait du bien que lorsqu'il seroit renvoyé. Il resta près de lui un mois encore, se trouvant, comme de coutume, tous les matins à son lever, sans que cet homme dur et vain lui dît une parole, ni qu'il daignât le regarder. Dans une âme naturellement noble et fière comme étoit celle de Thomas, jugez combien cette humble épreuve devoit être pénible! Enfin, après avoir donné à la reconnoissance au delà de ce qu'il devoit, voyant combien le vil orgueil de ce ministre étoit irréconciliable avec l'honnêteté modeste et patiente, il lui fit dire qu'il se voyoit forcé de prendre son silence pour un congé, et il se retira. Cette conduite acheva de faire connoître son caractère; et, du côté même de la fortune, il ne perdit rien à s'être conduit en honnête homme. Le roi lui en sut gré, et non seulement il obtint dans la suite une pension de deux mille livres sur le trésor royal, mais un beau logement au Louvre, que lui fit donner le comte d'Angiviller, son ami et le mien.
Vous venez de voir, mes enfans, à travers combien de difficultés j'étois arrivé à l'Académie; mais je ne vous ai pas dit quelles épines la vanité du bel esprit avoit semées sur mon chemin.
Durant les contrariétés que j'éprouvois, Mme Geoffrin étoit mal à son aise; elle m'en parloit quelquefois du bout de ses lèvres pincées; et, à chaque nouvelle élection qui reculoit la mienne, je voyois qu'elle en avoit du dépit. «Eh bien! me disoit-elle, il est donc décidé que vous n'en serez point?» Moi qui ne voulois pas qu'elle en fût tracassée, je répondois négligemment que «c'étoit le moindre de mes soucis; que l'auteur de la Henriade, de Zaïre, de Mérope, n'avoit été de l'Académie qu'à cinquante ans passés; que je n'en avois pas quarante; que j'en serois peut-être quelque jour; mais qu'au surplus, d'honnêtes gens, et d'un mérite bien distingué, se consoloient de n'en pas être, et que je m'en passerois comme eux». Je la suppliois de ne pas s'en inquiéter plus que moi. Elle ne s'en inquiétoit pas moins, et de temps en temps, à sa manière, et par de petits mots, elle tâtoit les dispositions des académiciens.
Un jour elle me demanda: «Que vous a fait M. de Marivaux, pour vous moquer de lui et le tourner en ridicule?—Moi, Madame?—Oui, vous-même, qui lui riez au nez et faites rire à ses dépens…—En vérité, Madame, je ne sais ce que vous voulez me dire.—Je veux vous dire ce qu'il m'a dit; Marivaux est un honnête homme qui ne m'en a pas imposé.—Il m'expliquera donc lui-même ce que je n'entends pas, car de ma vie il n'a été, ni présent, ni absent, l'objet de mes plaisanteries.—Eh bien! voyez-le donc, et tâchez, me dit-elle, de le dissuader: car, même dans ses plaintes, il ne dit que du bien de vous.» En traversant le jardin du Palais-Royal, sur lequel il logeoit, je le vis, et je l'abordai.
Il eut d'abord quelque répugnance à s'expliquer, et il me répétoit qu'il n'en seroit pas moins juste à mon égard lorsqu'il s'agiroit de l'Académie. «Monsieur, lui dis-je enfin avec un peu d'impatience, laissons l'Académie, elle n'est pour rien dans la démarche que je fais auprès de vous; ce n'est point votre voix que je sollicite, c'est votre estime que je réclame, et dont je suis jaloux.—Vous l'avez entière, me dit-il.—Si je l'ai, veuillez donc me dire en quoi j'ai donné lieu aux plaintes que vous faites de moi.—Quoi! me dit-il, avez-vous oublié que chez Mme Du Bocage, un soir, étant assis auprès de Mme de Villaumont, vous ne cessâtes l'un et l'autre de me regarder et de rire en vous parlant à l'oreille? Assurément c'étoit de moi que vous riiez, et je ne sais pourquoi, car ce jour-là je n'étois pas plus ridicule que de coutume.
—Heureusement, lui dis-je, ce que vous rappelez m'est très présent, voici le fait: Mme de Villaumont vous voyoit pour la première fois, et, comme on faisoit cercle autour de vous, elle me demanda qui vous étiez. Je vous nommai. Elle, qui connoissoit dans les gardes-françoises un officier de votre nom, me soutint que vous n'étiez pas M. de Marivaux. Son obstination me divertit; la mienne lui parut plaisante; et, en me décrivant la figure du Marivaux qu'elle connoissoit, elle vous regardoit: voilà tout le mystère.—Oui, me dit-il ironiquement, la méprise étoit fort risible! cependant vous aviez tous deux un certain air malin et moqueur que je connois bien, et qui n'est pas celui d'un badinage simple.—Très simple étoit pourtant le nôtre, et très innocent, je vous le jure. Au surplus, ajoutai-je, c'est la vérité toute nue. J'ai cru vous la devoir, m'en voilà quitte; et, si vous ne m'en croyez pas, ce sera moi, Monsieur, qui aurai à me plaindre de vous.» Il m'assura qu'il m'en croyoit; et il ne laissa pas de dire à Mme Geoffrin qu'il n'avoit pris cette explication que pour une manière adroite de m'excuser auprès de lui. La mort m'enleva son suffrage; mais, s'il me l'avoit accordé, il se seroit cru généreux.
La dame de Villaumont, dont je vous ai parlé, étoit fille de Mme Gaulard, et la rivale de Mme de Brionne en beauté; plus vive même et plus piquante.
Mme Du Bocage, chez qui nous soupions quelquefois, étoit une femme de lettres d'un caractère estimable, mais sans relief et sans couleur. Elle avoit, comme Mme Geoffrin, une société littéraire, mais infiniment moins agréable, et analogue à son humeur douce, froide, polie et triste. J'en avois été quelque temps; mais le sérieux m'en étouffoit, et j'en fus chassé par l'ennui. Dans cette femme, un moment célèbre, ce qui étoit vraiment admirable, c'étoit sa modestie. Elle voyoit gravé au bas de son portrait: Forma Venus, arte Minerva; et jamais on ne surprit en elle un mouvement de vanité. Revenons aux plaintes que faisoient de moi des gens d'un autre caractère.