Parmi les académiciens dont les voix ne m'étoient point assurées, nous comptions le président Hénault et Moncrif. Mme Geoffrin leur parla et revint à moi courroucée. «Est-il possible, me dit-elle, que vous passiez votre vie à vous faire des ennemis! voilà Moncrif qui est furieux contre vous, et le président Hénault qui n'est guère moins irrité.—De quoi, Madame? et que leur ai-je fait?—Ce que vous avez fait! votre livre de la Poétique, car vous avez toujours la rage de faire des livres.—Et dans ce livre, qu'est-ce qui les irrite?—Pour Moncrif, je le sais, dit-elle, il ne s'en cache point, il le dit hautement. Vous citez de lui une chanson, et vous l'estropiez; elle avoit cinq couplets, vous n'en citez que trois.—Hélas! Madame, j'ai cité les meilleurs, et je n'ai retranché que ceux qui répétoient la même idée.
—Vraiment! c'est de quoi il se plaint, que vous ayez voulu corriger son ouvrage. Il ne vous le pardonnera ni à la vie ni à la mort.—Qu'il vive donc, Madame, et qu'il meure mon ennemi pour ses deux couplets de chanson; je supporterai ma disgrâce. Et le bon président, quelle est envers lui mon offense?—Il ne me l'a point dit; mais c'est encore, je crois, de votre livre qu'il se plaint. Je le saurai.» Elle le sut. Mais, quand il fallut me le dire et que je l'en pressai, ce fut une scène comique dont l'abbé Raynal fut témoin.
«Eh bien! Madame, vous avez vu le président Hénault; vous a-t-il dit enfin quel est mon tort?
—Oui, je le sais; mais il vous le pardonne, il veut bien l'oublier; n'en parlons plus.—Au moins, Madame, dois-je savoir quel est ce crime involontaire qu'il a la bonté d'oublier.—Le savoir, à quoi bon? cela est inutile. Vous aurez sa voix, c'est assez.—Non, ce n'est pas assez, et je ne suis pas fait pour essuyer des plaintes sans savoir quel en est l'objet.—Madame, dit l'abbé Raynal, je trouve que M. Marmontel a raison.
—Ne voyez-vous pas, reprit-elle, qu'il ne veut le savoir que pour en plaisanter et pour en faire un conte?—Non, Madame, je vous promets d'en garder le silence dès que j'aurai su ce que c'est.—Ce que c'est! toujours votre livre et votre fureur de citer. Ne l'ai-je point là, votre livre?—Oui, Madame, il est là.—Voyons cette chanson du président que vous avez citée à propos des chansons à boire. La voici:
Venge-moi d'une ingrate maîtresse, etc.
De qui la tenez-vous, cette chanson?—De Jélyotte.—Eh bien! Jélyotte ne vous l'a pas donnée telle qu'elle est, puisqu'il faut vous le dire. Il y a un Ô que vous avez retranché.—Un Ô, Madame!—Eh! oui, un Ô. N'y a-t-il pas un vers qui dit: Que d'attraits?—Oui, Madame.
Que d'attraits! dieux! qu'elle étoit belle!
—Justement, c'est là qu'est la faute. Il falloit dire: Ô dieux! qu'elle étoit belle!—Eh! Madame, le sens est le même.—Oui, Monsieur; mais, lorsque l'on cite, il faut citer fidèlement. Chacun est jaloux de ce qu'il a fait; cela est naturel. Le président ne vous a pas prié de citer sa chanson.—Je l'ai citée avec éloge.—Il n'y falloit donc rien changer. Puisqu'il y avoit mis Ô dieux! cela lui plaisoit davantage. Que vous avoit-il fait, pour lui ôter son Ô? Du reste, il m'a bien assuré que cela n'empêcheroit point qu'il ne rendît justice à vos talens.»
L'abbé Raynal mouroit d'envie de rire et moi aussi. Mais nous nous retînmes, car Mme Geoffrin étoit déjà assez confuse, et, lorsqu'elle avoit tort, il n'y avoit point à badiner.