«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!…» Il n'en put dire davantage, les sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il baigne de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu savais, reprit-il, combien je déteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, où faut-il te conduire?—A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes enfants m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à me traîner vers ma cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants, et de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même cette joie. A quelques pas de là, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps défaillir; et se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue attendrie et mourante vers son village, il expira.
Fernand, accablé de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le conseil était assemblé dans la tente du général; et quel fut le ravissement de ce héros, en revoyant son frère, un frère tendrement chéri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les deux autres guerriers du même sang témoignent les mêmes transports; et tout le conseil s'intéresse à leur joie et à son retour. On l'interroge. Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence de leur chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se répand dans ce récit qui la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant au général, c'est nous qui apprenons aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne peuvent nous apprendre à être bons et généreux! Quelle honte pour nous! Je demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel et au nom de l'humanité. Découvrez quel est parmi nous l'homme assez lâche, assez féroce, pour avoir plongé son épée dans le sein d'un homme paisible, d'un faible et timide vieillard.»
Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperçut de ce sourire, et il en était indigné; mais le général, imposant à son impatience, lui dit de prendre place dans l'assemblée.
Le grand intérêt des Castillans était de ménager leurs forces. Ils étaient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière la ville et le fort de Tumbès, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou réduire, par un long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus dures extrémités.
Le parti de former le siége parut le plus sage et le plus glorieux: il réunit toutes les voix. Le général lui seul, recueilli en lui-même, et profondément occupé, semblait encore irrésolu. Sa tête, long-temps appuyée sur ses deux mains, se relève avec majesté, et des yeux parcourant lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai voulu vous donner, par ma déférence, une marque de mon estime. J'ai permis l'attaque du fort; l'événement a démontré l'imprudence de l'entreprise. Vous voulez assiéger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore. Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient paisibles, sur des bords où, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre injuste, ne vous attendez pas que je fasse éprouver à une ville entière les dernières extrémités de la disette et de la faim. Je veux bien les leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un combat je risque et je défends mes jours et ceux de mes amis, le danger auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le pardonner. Mais sans péril être inhumain! mais voir languir devant ses yeux une multitude affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se déchirer, les voir se dévorer entre eux, dans les accès de la douleur, de la rage, et du désespoir! Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-là je ferai tout ce que la guerre autorise.»
CHAPITRE XLVI.
Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. Le trésor des moissons était déposé dans les villages; la disette fut dans les murs. Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa sœur ni son ami ne voulurent l'abandonner.
Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de leur enceinte, surpris, attaqués dans la nuit, avaient d'abord cédé au nombre. La première sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assiégés; mais la seconde fut fatale aux héros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce qu'ils avaient de plus cher au monde.
L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, le secours introduit, les Indiens se retiraient sans être poursuivis. Ce fut dans ce moment qu'Amazili crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre de la nuit, un jeune Indien se débattre entre deux soldats espagnols. Ils l'avaient pris; ils l'entraînaient. Télasco n'est pas avec elle, et ce jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. Éperdue, elle crie au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il faut le sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le sein d'un ennemi? percer le cœur de son amant? Son œil est sûr, mais sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et deux fois son amant se présente devant la flèche qui va partir. Un frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants fléchissent; son arc va lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le détendre. La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts réservés aux périls extrêmes. Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe; le bras de Télasco, le bras qui tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en éprouve l'effort terrible; et délivré comme par un prodige, Télasco va rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs… Que fais-tu, malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis.