Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe…
A peine la flèche est partie, à peine Amazili a pu voir son amant se dégager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur de réflexion qui suit les grands périls et qui reste dans l'ame lorsque le péril est passé, s'est emparée de son cœur épuisé de courage, et l'a saisie si violemment, qu'une défaillance mortelle l'a fait tomber évanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir environnée de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont émus; ils s'empressent de la rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, leur imprime un tendre respect. Cœurs féroces! du moins la beauté vous désarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu.
Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un coursier superbe, rencontre, au milieu des soldats, cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le panache de plumes dont elle est couronnée, son carquois d'or suspendu à une chaîne d'émeraudes, riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe flottante, mais sur-tout la noble fierté de son air et de son maintien la trahit, et annonce une illustre origine.
«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous fait tomber entre nos mains?—La vengeance et l'amour, dit-elle, les deux passions de mon cœur.—Êtes-vous la fille, ou l'épouse du roi de Tumbès?—Non, dit-elle: je suis née en d'autres climats. Ces murs ont été mon refuge. La liberté, qui m'est ravie, était mon unique bien.—Il vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier à moi;» et l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mène au camp de Pizarre.
Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait instruire des événements de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente la jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec cette bonté noble, modeste, et consolante qu'on doit à l'infortune, et que l'on a toujours pour la faiblesse et l'innocence, protégées par la beauté.
Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle fût reconnue par le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah! mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la sœur de ce vaillant cacique, de ce généreux Mexicain qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la liberté. Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la renvoyer, mais le plus grand nombre des Espagnols en firent éclater leurs plaintes. Était-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de frivoles égards et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il s'en faire des amis? Il avait dans ses mains le sûr moyen, le seul peut-être de les obliger à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il mieux voir deux cents hommes qui s'étaient confiés à lui, manquant de tout sur ce rivage, et n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces remparts, ou de fatigue, ou de misère, ou par les flèches des sauvages? Voulait-il les sacrifier?
Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange des deux captifs ne l'eût pas touché de si près. Mais un intérêt personnel eût rendu odieux ce qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupçon. Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par état, pût être chargé décemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le même jour il fit savoir au commandant du fort, que sa sœur était prisonnière; qu'il lui avait donné son vaisseau pour asyle; que tous les égards, tous les soins qui pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui défendait de la lui rendre, à moins que, renonçant lui-même à une résistance inutilement obstinée, il ne le reçût dans le fort.
Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus de l'absence d'Amazili, ils en avaient poussé des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart qui les séparait d'elle, prêts à s'élancer à travers mille morts, s'ils avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, osa même sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin désespéré, et la croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de Pizarre leur annonça qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donné à la joie; mais cette joie était trompeuse: la douleur la suivit de près.
Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il fût possible de la délivrer, à moins de leur rendre les armes! C'était un genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation, dans le cœur d'Orozimbo, ayant ranimé le courage, il répondit avec fierté, que sa sœur lui était bien chère, mais que pour elle il ne trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hôte, et son ami; qu'il rendait grâce au chef des Castillans, des ménagements qu'il avait pour une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frère, il croyait lui avoir donné un exemple plus généreux.
Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, il regarda d'un œil sévère les Castillans qui l'entouraient. «Voyez-vous, leur dit-il, combien ces hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, auprès d'eux, nous sommes vils, méchants, et lâches? Apprenons à rougir, et à les imiter.» Dès ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de charger Fernand lui-même de la ramener à son frère. Le jour baissait; il crut pouvoir différer jusqu'au lendemain.