Tous deux brûlaient d'impatience que le jour éclairât le port. Ils espéraient qu'Amazili paraîtrait sur la poupe, où, du haut des remparts, ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut pas trompé.
Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la poupe que la clarté, qui commençait à se répandre, fût plus vive; et cependant ses yeux, à travers le mélange des ombres et de la lumière, se fatiguaient à découvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle découvre deux hommes que son cœur lui assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai faibles et lâches, perfides envers leur patrie, infidèles envers un roi, leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix à ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les en délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, elle détache sa ceinture, et la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, répond à ce signal, en faisant voltiger de même le panache de plumes dont il ornait sa tête; et, lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, attachés sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flèche de son carquois, lève le bras, et dit, mais sans espoir d'être entendue: «Adieu, mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, sur-tout vengez-moi, vengez le Mexique.» A ces mots, se perçant le sein, elle s'élance dans la mer.»
«O ciel! ma sœur! Amazili!… C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et tomber. J'ai vu, s'écrie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur elle. Ma sœur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous vivons! et les monstres qui l'ont réduite à se donner la mort!… Ah! nous la vengerons. Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est notre dernière espérance.» A ces mots, pâles, frémissants, étouffés de sanglots et inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, et leur douleur s'exhale par des frémissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès la nuit suivante, et de porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout changé sur ce rivage.
On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager à venir descendre au port de Rimac, sur ces bords où, dans peu, s'éleva la ville des rois[153]. Cette révolution soudaine était l'ouvrage de Mango. Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les Mexicains, désolés de voir les Castillans se dérober à leur vengeance, reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de Tumibamba.
[153] Lima.
CHAPITRE XLVII.
Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrivée des Espagnols, laissait reposer son armée sur les bords du fleuve Zamore; et alors le soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi éternelle a marquée à sa course et que jamais il ne franchit, ce fut dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fête fut célébrée. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit du palais de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus chérie de ses femmes, la belle et tendre Aciloé, y vint, les yeux encore baignés des larmes que le souvenir de son fils lui faisait répandre, et que le temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement touché cette princesse, qui l'avait admise à sa cour, Cora l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée de porter dans son sein le gage de leur tendre amour.
Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet de morale publique. Celle-ci, la plus sérieuse et la plus imposante, était la fête de la mort. Ce qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites, c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et portant sur le front une majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait en silence, et méditait la mort.
«Homme destiné au travail, à la peine, et à la douleur, console-toi, car tu es mortel. Le matin, tu te lèves pour sentir le besoin; tu te couches le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et dans son sein est le repos.
«Tu vois une barque agitée par la tempête, gagner la rade paisible et se sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais les orages n'ont approché, c'est le tombeau.