«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé loin d'elle, pour lui faire essayer ses forces. Il court à elle d'un pas chancelant, en lui tendant ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son sein; et il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mère tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort.

«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la nécessité, le jouet des événements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il n'existera pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le Dieu qui t'a fait.

«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper un souffle; c'est la vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un souffle qui passe dans ton sein, comme le vent à travers le feuillage? Le feuillage est-il étonné de n'avoir pu fixer le vent?

«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces efforts de la douleur, au moment de lâcher sa proie, tu les attribues à la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue où s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme éternel.

«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à s'écouler? C'est que le temps amène la mort, et que la mort est le terme où tend la nature inquiète, et impatiente de la vie. Quel homme ne désire pas d'être à demain? C'est qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort.

«La vieillesse qui dénoue tous les liens de l'âme, l'alternative inévitable de la caducité ou du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est que l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible d'une existence froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue à la mort.

«Homme, d'où te vient donc cette répugnance pour un bien vers lequel tu es entraîné par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends pour un abyme les ténèbres de l'avenir.

«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage était moins effrayant? La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un fossé profond qu'elle a creusé sur les confins de la vie et de la mort, pour empêcher la désertion.

«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir désespérer l'homme, il le condamnerait à ne jamais mourir. Le dégoût, la tristesse, affligeraient son ame, et la nécessité de vivre, semblable à un rocher hérissé de pointes aiguës, l'écraserait incessamment. Le signe de la réconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort.

«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus précieuse que la mort même: c'est de vivre pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois, utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en mourant: Je n'ai respiré que pour elle; elle aura mon dernier soupir.»