Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158] s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.
[158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un instant quelque grand théologien.» Pensando forse che il rè fosse un qualche gran theologo divenuto. (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.» Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires; et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le laissa tomber.
[159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi libéralement ce qui n'était pas à lui.» E che il pontifice doveva essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello d'altri. (Benzoni, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)
Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur, se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la religion, que ce barbare foule aux pieds[160].
[160] Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio. (Benzoni, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo, furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et pousse des cris lamentables.
«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit.
Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat, s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet affreux carnage.
De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder; tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage.