Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux, que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. «Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins celui qui m'a livré à toi.»

Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez, achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»—«Éloigne-toi, monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez, cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi vos armes.»

[161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards, leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs épées.» Perche di taglio non rompessero le spade. (Benzoni, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.

Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana, voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper. Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un œil étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un œil mourant, et reconnaît celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez, à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami, viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la rage d'un peuple encore plus inhumain.

CHAPITRE L.

Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux, s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible, épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené.

«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi, qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance, un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la religion!… C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le martyre!…» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi.

Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre. Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni confusion; ils le regardent d'un œil fixe, prêts à se révolter s'il lui échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde, environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance, et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants. Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels condamnés.

Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir. Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.»