Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému les Castillans, lorsque Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcés par leur roi lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent que leur chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant pressé de le rendre, l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle voulut. Intimidés par les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un soupçon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu, dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspiré sourdement contre les Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent pour demander sa mort.
Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut encore, avec ses amis, le courage de le défendre; mais la haine et l'envie en prirent avantage pour réveiller dans les esprits les soupçons que Valverde avait déja fait naître; et dans ce zèle généreux, on crut voir l'intérêt se déceler lui-même, et l'ambition se trahir.
A la tête des factieux était Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait pas de même. Il gémissait avec Pizarre du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il, une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, à travers sa dissimulation, s'aperçut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son cœur.
[165] Trésorier pour l'empereur.
Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba lui-même en excitait les feux par la fierté de sa défense et l'amertume des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement blessé, son cœur avait repris le ressort que donne au courage l'injure portée à l'excès. Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la patience. «Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la douceur pouvait toucher ces cœurs farouches, ne seraient-ils pas amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami: je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomniée de baisser un front suppliant.»
Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux déterminés, pour imposer par la menace, Pizarre se faisait violence à lui-même; et semblable au pilote surpris par la tempête dans un détroit semé d'écueils, tantôt cédant, tantôt résistant à l'orage, il évitait de se briser. La hauteur ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont le jeune Fernand embrassait la défense de ce malheureux prince, ne faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner Fernand. Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la rançon de l'Inca. Le partage en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur s'élève; et on déclare hautement que, n'ayant pas contribué à la conquête, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.
Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait la proie. «Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des travaux, non pas des dépouilles, et que dans un pays immense où germait l'or, l'or ne méritait pas de diviser des hommes que l'estime, l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modération feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de l'affaiblir, chercha, mais inutilement, à le gagner par des largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, il les distribua; son armée en fut enrichie. La part[167] qu'il avait réservée à l'empereur, fut envoyée au port où Fernand devait s'embarquer; et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse dans l'ame, prendre congé d'Ataliba.
[166] Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols qui accompagnaient Almagre, mille pesos d'or, ou vingt marcs. Benzoni dit cinq cents ducats aux uns, et à d'autres mille. A tal cinque cento, e a tal mille ducati.
[167] Le quint.
Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble et tendre que la vertu dans le malheur inspire aux ames généreuses: doux appui que le ciel ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider à porter le poids de l'accablante adversité. «Je viens te dire adieu; l'on m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de toi, lui dit-il; mais j'emporte avec moi l'espérance de te servir, de te revoir, libre, justifié, rétabli sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai respecté dans les fers.—Ah! généreux ami! lui dit Ataliba en l'enveloppant dans ses chaînes et en le serrant dans ses bras, vous me quittez! je suis perdu.—Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, nos amis!—Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne s'exposera pas à se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang (c'était Alfonce de Requelme), et cet autre qui d'un œil morne nous observe (c'était Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire périr. Nous ne nous verrons plus. Adieu, pour la dernière fois.»