CHAPITRE LII.

Après de si tristes adieux, Fernand se rendit à Rimac. Il y trouva l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilité volontaire, déguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. «Trop de zèle a pu m'égarer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je suis la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans une île déserte, aux animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la force d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. Mais si cette force me manque, et si le désespoir se saisit de mon ame, elle est perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous à craindre de moi? Proscrit, abandonné, quand je serais méchant, j'ai perdu le pouvoir de nuire. La grâce que j'implore est d'expier mon crime par les plus pénibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus sauvages de ces bords, répandre au moins quelque lumière, quelque semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» A ces mots, de perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites.

Le jeune homme, simple et crédule, comme tous les cœurs généreux, se laissa toucher et séduire. Il lui rendit la liberté; et le tigre, en rompant sa chaîne, frémit de joie et de fureur.

Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'étaient qu'une faible partie de la rançon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait vu, pendant onze règnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. Cette ville superbe, sur laquelle est fondée son espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais; et quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, Pizarre en disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut là le grand intérêt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.

[168] La cinquième partie.

D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on voulut l'engager à faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon. Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fierté de son sang: «C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis innocent.» On lui parla de la clémence du prince au nom duquel on allait le juger. «Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort à mes accusateurs; mais envers un roi son égal, qui ne l'a jamais offensé, sa clémence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.»

A des esprits frappés de la persuasion que son crime était manifeste, cet orgueil parut révoltant. On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait l'audace de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre fit les plus généreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil établi dans son camp n'était pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un parricide, sans que ce prince en fût instruit, sans qu'il y eût donné son aveu; qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir tenter sa délivrance, et que, loin d'être criminel, ce zèle était juste et louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de droiture, ne laissait aucune apparence aux soupçons qui l'avaient noirci; mais que, fût-il coupable, c'était à l'empereur qu'il était réservé de lui donner des juges, et qu'il réclamait en son nom ce privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres à l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'était passé; qu'il lui déférait cette cause; qu'il attendrait sa volonté, et que tout serait suspendu jusqu'au retour de Fernand.

Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer l'empereur, lui dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi, je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procès, revêtu de l'authenticité des lois, soit déféré au tribunal suprême, où sera décidé le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.»

Cet avis parut sage et modéré au plus grand nombre; et Pizarre, voyant que ses amis eux-mêmes penchaient à le suivre, y céda. Mais comme il avait éprouvé que la nature avait encore des droits sur les cœurs qu'il voulait fléchir, il pensa qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un prétexte apparent de prudence et de sûreté, il fit venir de Riobamba la famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la même prison.

Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces enfants, ces femmes arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca. L'innocence dans le malheur est toujours si intéressante! Mais lorsque, sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vénération des mortels, le malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus accablant. Aussi la première impression de la pitié, à cette vue, fut-elle sensible et profonde dans l'esprit de la multitude.