Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'héritage de la veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le peuple s'y rendait en foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31].

[31] Le refrain de ces chants était Hailli, triomphe.

La tâche des travaux publics était distribuée avec une équité qui la rendait légère. Aucun n'en était dispensé; tous y apportaient le même zèle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient les fleuves, les voies publiques, qui s'étendaient du centre de l'empire jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, non pas de servitude, mais d'obéissance et d'amour. Ils ajoutaient à ce tribut celui des armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'étaient des haches, des massues, des lances, des flèches, des arcs, de frêles boucliers: vaine défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils virent bientôt éclater!

Tout, dans les mœurs, était réduit en lois: ces lois punissaient la paresse et l'oisiveté[32], comme celles d'Athènes; mais, en imposant le travail, elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé d'être utile, pouvait du moins espérer d'être heureux. Elles protégeaient la pudeur, comme une chose inviolable et sainte; la liberté, comme le droit le plus sacré de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme des dons du ciel qu'il fallait révérer.

[32] Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de cinq ans, étaient occupés à éplucher le coton et à égrener le maïs.

La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans l'âge de l'innocence, portait sa rigueur sur les pères, et punissait en eux le vice qu'ils avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime des pères ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le remplaçait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraçait l'exemple que pour l'instruire à l'éviter.

Ce fut par-tout le caractère de la théocratie d'exagérer la rigueur des peines: mais chez un peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité, sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de nos besoins fantasques et de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui n'était que le bonheur public distribué sur tous, attaché par reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa félicité, l'habitude des bonnes mœurs rendait les lois comme inutiles: elles étaient préservatives, et presque jamais vengeresses.

On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la violation du vœu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si modéré, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'était lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui fût au monde, avait prononcé cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilége, et appaiser un dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût ensevelie vivante[33], et le séducteur dévoué au supplice le plus honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pères, mères, frères et sœurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, tout devait périr dans les flammes; le lieu même de la naissance des deux impies devait être à jamais désert. Aussi quand le pontife, en prononçant la loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna, glacé d'horreur; son front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent de long-temps se tourner vers le ciel.

[33] C'est une chose remarquable, que la superstition eût imaginé le même supplice à Rome et à Cusco, pour punir la même faiblesse dans les vierges de Vesta et dans celles du Soleil.

Après la lecture des lois, le monarque levant les mains: «O soleil, dit-il, ô mon père! si je violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; commande au ministre de ta colère, au terrible Illapa[34], de me réduire en poudre, et à l'oubli de m'effacer de la mémoire des mortels. Mais, si je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon peuple, en m'imitant, m'épargne la douleur de te venger moi-même; car le plus triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.»