[34] Sous le nom d'Illapa étaient compris l'éclair, le tonnerre, et la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice du Soleil.
Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards députés du peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidèles au culte et aux lois du soleil.
Les surveillants s'avancent à leur tour: leur titre[35] annonce l'importance des fonctions dont ils sont chargés: ce sont les envoyés du prince qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que la majesté même, vont observer dans les provinces les dépositaires des lois, voir si le peuple n'est point foulé; et au faible à qui le puissant a fait injure ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, à l'homme affligé qui gémit, ils demandent: Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et tes pleurs? Ils s'avancent donc, et ils jurent, à la face du soleil, d'être équitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs du peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. Soleil, ajoute-t-il, reçois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de protéger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur pardonne la faiblesse ou l'iniquité.»
[35] Cucui-riroc, ceux qui ont l'œil à tout.
CHAPITRE III.
Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des chœurs de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants. Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.
[36] Le cotonnier.
Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la société, dont les lois forment les liens.
Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux: «Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter: c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»
Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice accoutumé.