Au festin succèdent les jeux. C'est là que les jeunes Incas, destinés à donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art des combats.
Ils commencent, au son des conques, par la flèche et le javelot; et le vainqueur, dès qu'il est proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant: «Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.»
Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit tout ce que l'habitude peut donner de ressort et d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des combattants agiles et robustes s'élancer, se saisir, se presser tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever ou pour s'abattre; s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au combat, se serrer de nouveau des nœuds de leurs bras vigoureux; tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelants, tomber, se rouler, se débattre, et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur dont ils sont inondés.
Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents entre la crainte et l'espérance. La victoire enfin se déclare; mais les vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent que la louange est, dans les ames généreuses, le germe et l'aliment de l'émulation.
Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire avait fait plier les genoux, était le fils même du roi et son successeur à l'empire, le sensible et fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; il en verse des larmes de dépit et de honte. L'un des vieillards s'en aperçoit, et lui dit, pour le consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; il donne la force et l'adresse à ceux qui doivent obéir, l'intelligence et la sagesse à celui qui doit commander.» Le monarque entendit ces paroles. «Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait pour languir sur le trône et pour vieillir dans le repos?»
Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'œil de reproche sur le vieillard qui l'avait flatté, et se précipita aux genoux de son père, qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon fils, la plus juste et la plus impérieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez jamais servi avec plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous obéir, on n'aura qu'à vous imiter.»
Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on vit cette illustre jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur épreuve la plus pénible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrière au terme, le peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les combattants. Le signal est donné, ils partent tous ensemble; et des deux côtés de la lice, on voit les pères et les mères animer leurs enfants du geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents la douleur de le voir succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrière, et presque tous en même temps.
Zoraï avait devancé le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le même qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque avantage, et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, s'écria le prince, tu n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois.» Aussitôt, ranimant ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le prix.
Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque part à son triomphe. De ce nombre étaient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche, et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant en main la lance où flotte suspendu le trophée de sa victoire, et avec eux il se présente devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament dignes du nom d'Incas[39], de vrais fils du soleil.
[39] Auparavant on les appelait Auqui, infans, comme le traduit Garcilasso.