Alors leurs mères et leurs sœurs viennent, d'un air tendre et modeste, attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'écorce[40] qui fait les sandales du peuple, une natte de laine plus légère et plus douce, dont elles ont fait le tissu.
[40] D'un arbre appelé Manguey. Ce détail est pris de l'histoire.
Ils vont de là, conduits par les vieillards, se prosterner devant le roi, qui, du haut de son trône d'or, environné de sa famille, les reçoit avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un père. Son fils, en qualité de vainqueur dans le plus pénible des jeux, tombe le premier à ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni préférence, ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau des Incas, ses mains tremblent, son cœur s'émeut et s'attendrit; il laisse échapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arrosé: il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que l'héritier du trône obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa main la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignité: il leur perce l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur réservée à leur race, mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a pas les vertus.
Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: «Le plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil, son père, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: «Prends-moi pour exemple: je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands ma lumière, et ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrière, je la marque par mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur de l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'être; mais songe à faire des heureux.» Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il plaira à votre père que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il vous rappellera vers lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas à vous, mais à ce monde où vous passez. Le lâche s'endort sur la route; il faut que la mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. L'homme courageux supporte le sien, et d'un pas sûr et libre il arrive au terme où la mort, la mère du repos, l'attend.»
«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature! Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.»
A ces mots, il se lève, et marche, accompagné de sa famille et de son peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir les oracles.
CHAPITRE V.
Le peuple et les Incas se tiennent rangés en silence au-delà du parvis. Le roi seul monte les degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre, qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre avenir[41].
[41] Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait de science divine. (Garcil.)
Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on eût pris dans ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de Palmar[42] un nuage pareil à des vagues sanglantes; présage épouvantable dans ce jour solennel. Le grand-prêtre en frémit; cependant il espère qu'avant le coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'élevant, elles semblent défier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrière qu'elles opposent à son cours. Il descend avec majesté, et, des rayons qui l'environnent, perçant de tous côtés ces flots de pourpre, il les entr'ouvre; mais soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte les vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, renaissant, il épuise les traits de sa défaillante lumière, et lassé du combat, il reste enseveli comme dans une mer de sang.